
Nous reproduisons ici les extraits d’une analyse de François Godement, expert de la Chine, pour l’Institut Montaigne dont nous vous recommandons les travaux. Le sujet ? La domination chinoise dans les secteurs automobile et numérique.
Par François Godement.
Les entreprises chinoises pénètrent en profondeur le tissu européen dans deux secteurs stratégiques : les véhicules et le digital. Dans l’industrie automobile, en même temps que les importations en provenance de l’Europe s’effondrent, les constructeurs chinois augmentent leur présence chez leurs concurrents européens au sein des constructeurs comme des équipementiers, et Pékin dénonce inlassablement les nouvelles règles européennes, privilégiant le niveau bilatéral avec chaque État-membre. Malgré leurs mauvaises cartes, les Européens peuvent-ils durcir la ligne en faisant valoir la taille de leur marché ?
En parallèle d’une phase de silence, si ce n’est d’interruption des contacts politiques entre l’UE et la Chine, les entreprises chinoises ont continué d’adapter leur stratégie internationale, avec des implications de plus en plus fortes pour le marché européen. Deux secteurs concentrent l’attention : l’industrie automobile et le digital.
Ce premier secteur né de la deuxième révolution industrielle et entré dans la troisième avec l’automatisation, peine toutefois à intégrer la quatrième révolution (celle de l’économie des données et des technologies de l’information et de la communication), à cause de la pesanteur d’entreprises et de ressources humaines désormais datées. Il est pourtant le premier secteur d’emploi industriel. Quant au secteur digital, dominé par l’intelligence artificielle et ses applications, il se déploie sous nos yeux à une vitesse inégalée, y compris bien sûr en modifiant en profondeur les industries issues des révolutions précédentes. Ce secteur domine l’avenir prévisible.
Certains aspects des stratégies adoptées leur sont communs, malgré la différence de nature. Ils se rapprocheront d’ailleurs au fur et à mesure que la conduite autonome et l’électrification seront pleinement adoptées en Europe, produisant entre autres des voitures électriques.
Les mêmes stratégies peuvent être appliquées à d’autres. Cela pose donc violemment la question des réponses appropriées tant du point de vue des nations que des entreprises elles-mêmes. Normes et règles peuvent encadrer la production de voitures ou de logiciels, mais elles ne peuvent se substituer aux producteurs.
Ce qui suit ne prétend pas épuiser cette question, mais s’efforce au moins de fournir des lignes de vigilance et des premières réactions aux acteurs européens, tant privés que publics.
Inflexibilité officielle, flexibilité des entreprises
La percée chinoise dans l’automobile est déjà un raz-de-marée, encore sous-estimé. Dans le digital, les développements récents de l’open source chinois annoncent une ambition similaire. Il est difficile de faire la part entre une stratégie descendante impulsée par le gouvernement chinois et une évolution par la base, issue des entreprises. La seconde hypothèse est permise dans le secteur automobile, avec sa phase de concurrence effrénée en Chine même, mais il est hors de doute que la poussée de l’open source chinois résulte d’un choix stratégique, à la fois commercial et géopolitique.
Dans les deux cas, les entreprises chinoises pénètrent en profondeur le tissu européen, tout en faisant ce qu’on peut appeler la part du feu : nouer des partenariats avec les entreprises européennes. Ce n’est ni une règle, ni une exception. La flexibilité est aussi un instrument de négociation dans ces partenariats. Elle a un côté positif : le champ des possibles est vaste. Et deux désavantages : la Chine, un État puissant et centralisé, se dérobe aux négociations avec les instances de l’Union européenne. Par ailleurs, tout est réversible, d’autant plus que les dirigeants chinois élargissent encore leurs instruments de sanctions ou de représailles et plus largement de limitation des apports étrangers à leur économie.
Cette flexibilité peut en effet évoluer en sens inverse, notamment quand les positions chinoises se renforcent dans les accords ou les coentreprises.
Une réserve s’impose donc : ne décrivons pas cette évolution pour ce qu’elle n’est pas. Certes la Chine a ouvert en juin 2026 un nouveau format de tables-rondes pour traiter des différends commerciaux avec l’UE, et un mécanisme de surveillance des flux commerciaux, mais il demeure pour l’instant sans réunion effective ni résultat : un négociateur européen est à Pékin fin août 2026. Nous n’avons aucun signe que la Chine infléchisse ses positions officielles d’ensemble dans les négociations commerciales ou sur les investissements, ni a fortiori sur sa politique économique d’auto-suffisance. Cette dernière en particulier contribue à l’effondrement des importations en provenance d’Europe.
La Chine s’élève toujours contre les mesures restrictives prises par d’autres pour des raisons de sécurité d’apprivoisement (quotas) ou de risques en matière de cybersécurité (interdictions d’exportation). Et pourtant dans le même temps, elle renforce toujours un peu plus son propre arsenal sécuritaire et se donne les moyens juridiques et effectifs de rationner, sanctionner et punir ses partenaires, ou des entreprises chinoises elles-mêmes. Il est par exemple interdit à ces dernières de répondre à des demandes d’informations de juridictions européennes considérées comme extraterritoriales – par exemple sur les pratiques du secteur du e-commerce. Les justifications sont souvent si larges qu’elles peuvent être utilisées pour toute forme de coercition contre les uns ou les autres.
Nous ne sommes par conséquent pas en train de pronostiquer l’assouplissement des positions chinoises tel que l’ont rêvé nombre de gouvernements et think tanks, qui se manifesterait par des concessions reconnaissant les déséquilibres commerciaux géants, un rééquilibrage de l’économie chinoise ou, en version allégée, par des faveurs amicales à un tel ou un tel. Il faut le reconnaître, la Chine officielle utilise bien, et depuis longtemps, le levier des négociations bilatérales pour diviser ses partenaires entre eux. ….
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