
Le conflit frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge commence à bouleverser les chaînes de production régionales. Le japonais Nidec cessera le 22 octobre la production de son usine de Poipet, à la frontière thaïlandaise. Une décision qui illustre les difficultés rencontrées par les industriels ayant organisé leur production de part et d’autre de la frontière.
Le conflit entre la Thaïlande et le Cambodge ne pèse plus seulement sur le commerce frontalier, le tourisme ou l’activité des provinces concernées. Ses conséquences atteignent désormais les chaînes de production de groupes industriels internationaux.
Nidec, groupe japonais spécialisé dans les moteurs électriques et de précision, va cesser le 22 octobre la production de son usine de Poipet, dans la province cambodgienne de Banteay Meanchey, face à la ville thaïlandaise d’Aranyaprathet.
Ouvert en 2012, le site fabrique notamment des composants destinés à de petits moteurs de précision. Une partie de cette production était ensuite acheminée vers les installations thaïlandaises du groupe.
Selon les informations publiées au Japon, la fermeture prolongée de la frontière et les difficultés de transport terrestre entre les deux pays ont rendu cette organisation de plus en plus difficile. Nidec indique avoir préparé des capacités de production alternatives et ne prévoit pas d’impact significatif sur ses résultats.
Le groupe n’a toutefois pas encore indiqué où il reprendra l’ensemble de la production de Poipet. Nidec exploite plusieurs sites industriels en Thaïlande, mais rien ne permet à ce stade d’affirmer qu’il y transférera toutes ses activités cambodgiennes.
Poipet, une extension de la base industrielle thaïlandaise
Le choix de Poipet par Nidec n’avait rien d’anodin. Située à environ 230 kilomètres de Bangkok, la ville cambodgienne s’est développée comme une plateforme industrielle directement connectée à la Thaïlande. Elle offre un accès relativement rapide à Bangkok mais aussi au port de Laem Chabang, principal débouché maritime industriel du pays.
Des entreprises japonaises ont ainsi transféré certaines étapes de leur production à Poipet, tout en maintenant en Thaïlande leurs activités industrielles principales. Ce modèle, appelé « Thailand Plus One », fait de la Thaïlande le centre de production, tandis que les pays voisins prennent en charge certaines opérations, souvent plus intensives en main-d’œuvre, avant de réintégrer les composants dans la chaîne industrielle thaïlandaise.
JETRO, l’organisation japonaise du commerce extérieur, recensait encore en 2025 plusieurs entreprises japonaises implantées à Poipet selon cette logique. La frontière n’était donc pas seulement un point de passage entre deux économies : elle faisait partie intégrante de l’outil de production.
Quand « Thailand Plus One » ne fonctionne plus
Ce modèle repose toutefois sur une condition essentielle : les marchandises doivent pouvoir franchir rapidement et à faible coût la frontière. Sa fermeture prolongée change l’équation. Les entreprises doivent trouver d’autres itinéraires, supporter des délais supplémentaires et absorber une hausse des coûts logistiques. Pour une usine installée à Poipet précisément en raison de sa proximité avec la Thaïlande, une partie de l’avantage économique disparaît.
Le cas Nidec donne ainsi une dimension industrielle très concrète aux conséquences du conflit. Une organisation construite depuis des années autour de la complémentarité entre les deux pays devient beaucoup plus difficile à maintenir lorsque la circulation terrestre est durablement perturbée.
Nidec n’est pas un cas isolé
Le groupe japonais annonce sa fermeture alors que d’autres industriels ont déjà réduit ou cessé leurs activités à Poipet. Selon les informations communiquées au Cambodge, trois entreprises ont annoncé ou engagé la fermeture de leurs sites dans la ville frontalière, avec environ 4 000 emplois concernés au total.
Le fabricant chinois ML Intimate Apparel a cessé son activité en avril. Hi-Tech Apparel Cambodia, appartenant à un groupe thaïlandais et travaillant notamment pour Nike, a également annoncé la fermeture de son usine. Nidec vient désormais s’ajouter à cette liste.
Les causes ne sont pas nécessairement identiques d’une entreprise à l’autre. La baisse des commandes intervient également dans certaines décisions. Mais les perturbations du transport transfrontalier et l’augmentation des coûts logistiques constituent désormais un handicap supplémentaire pour les industriels de Poipet.
Les autorités cambodgiennes suivent les conséquences sociales de ces fermetures. Le ministère du Travail a notamment rencontré Nidec en août afin d’examiner les conditions de départ et les droits des salariés.
Un avertissement pour Bangkok comme pour Phnom Penh
Pour la Thaïlande, les conséquences sont plus ambiguës qu’il n’y paraît. À court terme, certaines productions réalisées jusqu’ici au Cambodge pourraient être réorganisées au profit d’usines thaïlandaises. Mais une perturbation durable de la frontière fragilise aussi un écosystème régional construit autour de la puissance industrielle thaïlandaise.
Les entreprises japonaises avaient d’ailleurs déjà alerté sur cette vulnérabilité. Plusieurs groupes ayant réparti leurs activités entre les deux pays ont dû adapter leurs circuits logistiques depuis le début des restrictions frontalières.
Pour le Cambodge, l’enjeu est plus immédiat. Poipet avait précisément attiré des industriels grâce à sa proximité avec la Thaïlande. Si cet avantage disparaît durablement, certaines entreprises pourraient reconsidérer leurs investissements dans la zone.
La décision de Nidec constitue donc un signal à surveiller. Elle ne permet pas encore de parler d’un mouvement général de désengagement industriel du Cambodge. Mais elle montre que le conflit frontalier commence à peser sur des décisions d’implantation prises par des groupes internationaux.
Après le commerce et le tourisme, c’est désormais l’organisation industrielle de la frontière thaïlando-cambodgienne qui est mise à l’épreuve.
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