
Une nouvelle étude de l’IRASEC, l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est
Longtemps gardés pour surveiller la maison, chasser les nuisibles ou simplement tolérés dans l’environnement familial, chiens et chats occupent désormais une place nouvelle dans les sociétés d’Asie du Sud-Est. Nourriture haut de gamme, vétérinaires, salons de toilettage, hôtels et cafés spécialisés accompagnent cette transformation. Dans une étude publiée en août, la chercheuse Pana Kantha montre surtout que derrière l’essor des animaux de compagnie se cache une mutation beaucoup plus profonde : celle de la famille asiatique elle-même.
À Bangkok, Hô-Chi-Minh-Ville, Jakarta, Manille ou Singapour, le phénomène est devenu impossible à ignorer. Les chiens voyagent dans des poussettes, les chats disposent de leurs propres comptes sur les réseaux sociaux et les centres commerciaux accueillent de plus en plus volontiers des consommateurs accompagnés de leurs animaux.
Une industrie entière prospère autour de cette nouvelle relation : aliments spécialisés, vêtements, jouets, soins vétérinaires, toilettage, pensions et services numériques.
Mais derrière l’image parfois amusante du chien habillé comme un enfant ou du chat installé dans une poussette se cache une transformation sociale beaucoup plus importante.
C’est précisément le sujet étudié par Pana Kantha dans L’essor de la culture des animaux de compagnie en Asie du Sud-Est, une note de 19 pages publiée en août 2026 par l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC). La chercheuse refuse de voir dans cette évolution une simple imitation des comportements occidentaux. Elle parle plutôt d’une « appropriation et reconfiguration » de la culture des animaux de compagnie au contact des structures familiales et sociales propres à la région.
Quand l’animal entre dans la famille
Le changement essentiel tient à la place accordée à l’animal. Celui-ci n’est plus seulement possédé : il devient progressivement un membre du foyer.
Cette évolution accompagne des transformations démographiques majeures : urbanisation, réduction de la taille des familles, vieillissement, recul de la natalité, augmentation du nombre de célibataires et développement de modes de vie urbains dans lesquels les solidarités familiales traditionnelles sont parfois moins présentes.
C’est ici que l’analyse de Pana Kantha prend tout son intérêt. Malgré ces changements, le « familialisme » demeure extrêmement puissant en Asie du Sud-Est. L’animal n’efface donc pas la famille : il peut au contraire être intégré à celle-ci et bénéficier des comportements de protection et d’attention traditionnellement associés à ses membres. C’est cette rencontre entre modernisation et permanence des valeurs familiales que la chercheuse analyse à travers le concept de « modernités multiples ».
Le phénomène est particulièrement visible dans les grandes métropoles, où les logements plus petits, les rythmes de travail et le célibat modifient profondément les formes de sociabilité.
De l’animal utile à l’animal compagnon
La transformation n’efface cependant pas les pratiques antérieures.
Dans beaucoup de sociétés de la région, chiens, chats, oiseaux ou poissons occupent depuis longtemps une place importante. Mais cette relation pouvait répondre à des fonctions différentes : protection de la maison, lutte contre les nuisibles, élevage, commerce ou prestige.
La nouveauté réside davantage dans « l’humanisation » de l’animal : son propriétaire investit dans sa santé, son alimentation et son bien-être et développe avec lui une relation émotionnelle comparable, dans certains cas, à celle entretenue avec un proche.
La Thaïlande offre un exemple spectaculaire de cette coexistence entre anciennes et nouvelles pratiques. Une étude scientifique publiée en 2025 estime à près de 1,3 million le nombre de chiens possédés par des particuliers dans le Grand Bangkok. Parmi les chiens étudiés, 84 % avaient été vaccinés contre la rage au cours de l’année précédente, 53 % étaient stérilisés et, donnée révélatrice de pratiques locales très différentes du modèle occidental, 66 % étaient autorisés à circuler librement à l’extérieur. 46 % des chiens entrant dans les foyers avaient par ailleurs été recueillis dans la rue.
Ces chiffres montrent bien que l’émergence du « pet parenting » ne remplace pas brutalement les relations traditionnelles avec les animaux. Les deux modèles peuvent coexister.
Une nouvelle économie du chien et du chat
Cette transformation culturelle crée naturellement un marché.
Les propriétaires ne dépensent plus uniquement pour nourrir leurs animaux. Aux croquettes s’ajoutent soins vétérinaires, compléments alimentaires, accessoires, jouets, vêtements, toilettage et services de garde.
En Thaïlande, des études de consommation récentes observent notamment une demande croissante pour les compléments alimentaires, vitamines, produits de prévention et dispositifs permettant de surveiller la santé des animaux à domicile.
Le toilettage professionnel progresse également. Les estimations disponibles pour 2026 placent l’Asie du Sud-Est autour de 12 % du marché du toilettage de la région Asie-Pacifique, la Thaïlande, le Vietnam et l’Indonésie figurant parmi les marchés les plus dynamiques.
Il faut toutefois se méfier des chiffres spectaculaires régulièrement publiés sur la valeur globale du marché régional : selon que les études comptabilisent uniquement l’alimentation ou y ajoutent soins, accessoires et services, les estimations varient considérablement. Mieux vaut donc parler d’une croissance rapide du secteur que lui attribuer artificiellement un chiffre unique.
Chats indonésiens, chiens thaïlandais
L’autre intérêt du phénomène réside précisément dans ses différences nationales.
Il n’existe pas une culture sud-est asiatique uniforme de l’animal domestique. Les traditions religieuses, les revenus, l’habitat et les pratiques familiales modifient fortement le rapport aux différentes espèces.
En Indonésie, par exemple, le chat occupe une place particulièrement importante dans une société très majoritairement musulmane, tandis que la relation au chien est culturellement plus complexe. En Thaïlande, pays très majoritairement bouddhiste, le chien est beaucoup plus présent dans l’espace social.
Le Vietnam connaît lui aussi une évolution rapide, particulièrement visible à Hô-Chi-Minh-Ville et Hanoï. Une enquête réalisée en 2025 dans quatre grandes villes vietnamiennes indique qu’environ sept propriétaires d’animaux sur dix interrogés possèdent un chien et trois sur dix un chat. L’étude estime par ailleurs qu’à Hô-Chi-Minh-Ville environ un quart des habitants interrogés possèdent un animal de compagnie. Ces données doivent cependant être considérées comme des résultats d’enquête urbaine et non comme des statistiques nationales.
Une modernité très asiatique
C’est finalement la principale conclusion que suggère l’étude de Pana Kantha : l’essor des animaux de compagnie ne signifie pas que Bangkok, Jakarta ou Hô-Chi-Minh-Ville seraient simplement en train d’adopter avec retard un modèle venu d’Europe, des États-Unis ou du Japon.
La transformation est locale.
Les sociétés d’Asie du Sud-Est empruntent certes à une culture mondialisée du « pet parenting », largement diffusée par les réseaux sociaux, le commerce électronique et les marques internationales. Mais elles la réinterprètent à travers leurs propres structures familiales, leurs religions, leurs rapports à l’espace urbain et leurs traditions.
Le chien dans sa poussette et le chat nourri avec des aliments haut de gamme peuvent ainsi apparaître comme des symboles anecdotiques d’une société de consommation. Ils racontent pourtant quelque chose de beaucoup plus profond : la manière dont les sociétés sud-est asiatiques réinventent la famille au moment où celle-ci connaît l’une des transformations les plus rapides de son histoire récente.
A lire ici : Pana Kantha, L’essor de la culture des animaux de compagnie en Asie du Sud-Est, Note de l’IRASEC n° 25, Bangkok, août 2026, 19 p.








