
L’opposition thaïlandaise hausse le ton. Jeudi 8 octobre, elle a déposé une motion de censure contre le Premier ministre Anutin Charnvirakul et dix-sept de ses ministres. Au-delà des accusations de corruption et de mauvaise gestion, c’est le fonctionnement même des institutions du royaume que ses adversaires mettent en cause. Une offensive qui pourrait devenir un test pour la solidité de la majorité gouvernementale.
Le chef de l’opposition thaïlandaise, Natthaphong Ruengpanyawut, a choisi une formule particulièrement sévère pour désigner le pouvoir en place : le « régime bleu ». Le bleu est la couleur du parti Bhumjaithai, dirigé par le Premier ministre Anutin Charnvirakul. Mais derrière cette expression se cache une accusation autrement plus grave : celle d’une mainmise progressive du gouvernement sur les institutions du royaume.
Jeudi 8 octobre, 145 députés de l’opposition ont déposé une motion de censure visant dix-huit membres du gouvernement, dont Anutin lui-même. Le document, long de sept pages, a été remis à Sophon Saram, président de la Chambre des représentants.
À l’origine de cette offensive, le People’s Party de Natthaphong, héritier du mouvement réformiste Move Forward. Arrivé en tête des élections législatives de 2023, ce dernier avait été empêché de former un gouvernement avant d’être dissous par la Cour constitutionnelle en août 2024. Ses députés avaient alors poursuivi leur engagement politique sous une nouvelle bannière.
Cette histoire éclaire la portée de l’affrontement actuel. Pour les réformistes, la motion de censure ne vise pas seulement à dénoncer les insuffisances d’un gouvernement. Elle doit aussi révéler ce qu’ils considèrent comme une dérive du système politique thaïlandais.
« Il est temps d’examiner le régime bleu », a déclaré Natthaphong sur sa page Facebook officielle, accusant ce système d’être un « ennemi de la démocratie ».
Le Sénat, au cœur de la bataille pour le pouvoir
Les accusations formulées par l’opposition sont nombreuses : nominations favorisant des proches du pouvoir, irrégularités présumées dans les élections et les concours administratifs, détournements de fonds publics et interventions politiques dans le fonctionnement de l’administration.
Mais l’un des griefs les plus sensibles concerne le processus de sélection des sénateurs. En Thaïlande, le Sénat ne joue pas seulement un rôle législatif. Il participe également à la désignation de responsables d’institutions indépendantes, notamment celles chargées de contrôler les élections et la constitutionnalité des décisions politiques.
L’enjeu dépasse donc largement la composition de la Chambre haute. Derrière la bataille pour le Sénat se joue aussi celle de l’influence sur les institutions censées surveiller le pouvoir. Natthaphong accuse Anutin et son réseau politique d’avoir participé à un système organisé de manipulation de la sélection sénatoriale. Il dénonce également des interventions présumées dans les nominations administratives et les concours de recrutement de fonctionnaires.
Selon lui, ces pratiques auraient permis au parti Bhumjaithai et à ses alliés de renforcer progressivement leur emprise sur l’appareil d’État. Ces accusations restent toutefois à démontrer. Leur inscription dans une motion parlementaire ne signifie pas qu’elles aient été établies par la justice.
L’opposition reproche également au Premier ministre sa gestion des récentes inondations, qui ont durement frappé plusieurs régions du pays. Anutin, également ministre de l’Intérieur, se trouve directement exposé aux critiques concernant la coordination des administrations et des secours.
La motion vise par ailleurs plusieurs membres importants du gouvernement, parmi lesquels le ministre des Finances Ekniti Nitithanprapas, la ministre du Commerce Suphajee Suthumpun et le ministre des Transports Phiphat Ratchakitprakarn.
Anutin peut-il réellement être renversé ?
Le Premier ministre ne semble pas redouter publiquement l’affrontement. Interrogé sur cette motion, il a assuré être prêt à répondre aux accusations devant les députés, présentant ce débat comme un exercice normal du fonctionnement démocratique.
La Constitution thaïlandaise prévoit, dans son article 151, qu’une motion de censure puisse être déposée contre un ou plusieurs ministres. Pour être adoptée, elle doit recueillir les voix de plus de la moitié des députés en exercice. Autrement dit, la virulence des accusations ne suffira pas à faire tomber le gouvernement. L’opposition devra convaincre des parlementaires au-delà de ses propres rangs si elle ne dispose pas seule de la majorité nécessaire.
Or, tous les partis opposés à Anutin ne participent pas à cette offensive. La formation Kla Tham, notamment, n’a pas signé la motion, ce qui souligne les divisions persistantes entre les adversaires du Premier ministre. Natthaphong le sait. Dans sa déclaration du 8 octobre, il appelle directement les députés, y compris ceux de la majorité, à examiner les documents et témoignages qui seront présentés avant de se prononcer. Il promet de nouvelles révélations lors des débats parlementaires.
L’opposition souhaite disposer de cinq jours pour exposer ses arguments. Le calendrier définitif reste à préciser, même si un débat avant la fin du mois d’octobre est envisagé. Pour Natthaphong, cette motion doit démontrer que les institutions thaïlandaises restent capables de contrôler ceux qui exercent le pouvoir. Pour Anutin, elle sera surtout l’occasion de vérifier si sa majorité demeure suffisamment solide pour le protéger.
Deux lectures d’un même affrontement, dont l’issue se jouera moins dans les discours que dans les votes des députés.
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