Dans mon petit bol de nouilles

Date de publication : 11/10/2026

Couverture Dans mon petit bol de nouilles

 

Au fil des nouilles, des assiettes aux bols, une chronique culinaire de François Guilbert.

 

Dans les rayons des supermarchés de l’Hexagone, jamais les espaces consacrés aux pâtes alimentaires n’ont été aussi étendus. Nouilles fraîches, sèches ou instantanées, il y en a de toutes les formes et pour tous les goûts. Faites de blé, de riz, de patate douce, de sarrasin ou dites de cellophane, elles se combinent à l’infini, chaudes ou froides, avec dextérité ou simplicité. Mais il est parfois difficile de s’y retrouver parmi les offres variées venues d’Asie pour les expérimenter dans la cuisine quotidienne. Certes, certaines pâtes se sont fait un nom auprès des consommateurs français, à l’image des assiettes garnies de ramen, de soba ou d’udon.

 

Cependant, l’univers des nouilles d’Extrême-Orient est bien plus riche que cela. C’est ce que l’illustratrice Hélène Trémeaux s’emploie élégamment à faire découvrir, avec un ton enjoué, tant par ses images que par ses textes.

 

Après avoir rédigé un premier ouvrage sur les cup noodles, la voici qui présente plus de 40 recettes de nouilles chinoises, coréennes, japonaises et sud-est-asiatiques. Avec ses dessins très colorés présentés en pleine page, l’ouvrage se révèle plaisant. Le tout est astucieusement complété par des informations pratiques et de très courtes mises en perspective historiques, géographiques ou sociales. Le lecteur avance au rythme d’une conversation, comme s’il échangeait avec une amie intime. Celle-ci prend un plaisir manifeste à partager ses découvertes faites au fil du temps, de ses rencontres et de ses essais. Il n’y a pas à dire, les nouilles sont de la comfort food, véhiculant plaisirs et réconfort émotionnel.

 

Dès lors, il n’y a pas tant de raisons de parler de techniques culinaires que de textures, d’odeurs, de saveurs et de gourmandises, bien qu’il s’agisse de préparer des plats simples, peu onéreux et nécessitant des temps de préparation brefs — 80 % des plats s’élaborent en 10 minutes tout au plus — et des temps de cuisson dépassant rarement la demi-heure. Avec voracité, Hélène Trémeaux invite ses lecteurs à devenir des membres assumés de la communauté des mangeurs de nouilles.

 

Un mode de vie où l’on n’hésite pas à consommer ce qu’il y a dans son bol bruyamment et aux oreilles de tous. N’hésitez pas, vous aussi, à slurper, autrement dit à aspirer avec sonorité. Cette pratique ne vous vaudra pas nécessairement de réprobations sociales en Asie, d’autant que, comme nous le rappelle l’autrice dans son chapitre sur la Corée, les nouilles auraient le pouvoir de « créer des amitiés, de favoriser des réconciliations ou encore de former des couples ».

 

Une chose est sûre : les nouilles sont des passeurs interculturels (cf. Chine–Corée, Chine–Japon, Chine–Thaïlande), voire des marqueurs identitaires forts, y compris dans les rapports internationaux. Le rappel opéré sur les relations intercoréennes est à cet égard édifiant. C’est ainsi, en effet, qu’en 2022, la Corée du Nord a fait inscrire les naengmyeon au patrimoine immatériel de l’UNESCO et a recouru à ses plats « nationaux » dans sa politique de détente diplomatique avec Séoul.

 

Mais au-delà de ces manœuvres de gastrodiplomatie sophistiquée, la narratrice trentenaire ne s’est pas seulement attachée à la place des nouilles dans les sociétés et l’histoire de l’Asie du Nord-Est. Elle a également consacré un bon quart de son volume à guider ses lecteurs parmi les spécialités des pays de l’ASEAN, allant même jusqu’à se plonger dans l’histoire politique cambodgienne à travers la bataille partisane ayant opposé, lors de la Journée de solidarité des nouilles du 9 juin 2019, Hun Sen et le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP) autour des num banh chok.

 

Six nations d’Asie du Sud-Est ont été retenues au menu des nouilles d’Hélène Trémeaux.

 

Sans désir d’exhaustivité, bien sûr, ce voyage gustatif met en valeur des éléments singuliers des cuisines de rue du Cambodge, d’Indonésie, de Malaisie, des Philippines, de Thaïlande et du Vietnam. Là comme ailleurs, les éléments du patrimoine sont éclairés par une cartographie régionale simplifiée et récapitulés in fine dans un index des recettes par pays de consommation et un autre organisé par types de nouilles. Des informations très fonctionnelles, mais qu’il n’est pas toujours facile de rattacher à un seul pays.

 

Il en va ainsi du khao soi, les nouilles de Chiang Mai au curry. L’ex-capitale du royaume de Lanna accueille près d’un million de Birmans, ce qui n’est pas sans influer, une nouvelle fois, sur le paysage culinaire du royaume. Quitte à évoquer plus explicitement le Myanmar, nous aurions fait le choix de parler plus en détail du mohinga, l’emblématique soupe de poisson aux nouilles de riz, ou encore de mentionner les si succulentes nouilles de l’État Shan.

 

Mais qu’à cela ne tienne, l’autrice a mis fort à propos en avant ses goûts et ses expériences, au demeurant aussi nombreuses que diversifiées. Elle a également souligné combien les savoirs gastronomiques régionaux ne cessent de s’entrecroiser et de générer de nouveaux plats « nationaux » que nous avons toujours plaisir à savourer, voire à ajuster, tels le phở nord-vietnamien, le pancit palabok philippin ou l’iconique laksa du monde malais.

 

Ce n’est pas le moindre des attraits de la cuisine sud-est-asiatique. L’hôte a en effet toujours le loisir de mettre sa patte au travail élaboré par le maître-queux. Le convive peut ainsi s’approprier pleinement la cuisine qui lui est proposée et qu’il partage à sa manière avec sa tablée. Une leçon à retenir et surtout à mettre en pratique sans trop d’hésitation.

 

François Guilbert

 

Référence bibliographique

 

Hélène Trémeaux, Dans mon petit bol de nouilles, Éditions de La Martinière, 2026, 159 pages, 22,90 €

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