Les ombres de l’exil

Date de publication : 14/10/2026

Les ombres de l’exil

 

Les identités multiples de l’exil de Jeanne Pham Tran, une chronique littéraire de François Guilbert.

 

En ce début octobre, la saison parisienne des prix littéraires bat son plein. Les patronymes des possibles nominés commencent à émerger ici et là dans la presse, au fil des chroniques des critiques et via les messages sur les réseaux sociaux. Parmi la première sélection du prix Médicis 2026 figure le deuxième roman concocté par Jeanne Pham Tran. La qualité de sa plume, le caractère percutant de ses interrogations sur les identités diverses qui font les individus, les Français d’aujourd’hui, nous amènent à souhaiter le meilleur à l’autrice dans cette compétition prestigieuse, mais surtout d’être récompensée par une rencontre avec un large public. Son livre le mérite vraiment.

 

Une histoire de l’Asie et de métissages

 

La narratrice vit aujourd’hui en Thaïlande. À sa manière, elle est devenue, elle aussi, une migrante mais, avant tout, elle est une Eurasienne assumée à la recherche de ses racines personnelles et de sa lignée. Femme-rhizome sans le savoir, elle raconte ses éveils à l’histoire familiale qui l’a faite, à commencer par celle d’une grand-mère paternelle ballottée sur un siècle de sang, de larmes et de sueur entre le Guangdong, le Tonkin et l’Île-de-France.

 

Avec un phrasé touchant, Jeanne Pham Tran se dévoile et, avec elle, les parcours de son entourage. Avec délicatesse, émotion et empathie, elle parle de ses métissages identitaires réels et fantasmés. Ce parcours plein de vie résonnera chez beaucoup de Français ayant un ou des parents venus de loin.

 

Sur les traces d’une mémoire familiale

 

Roman ou récit autobiographique, le texte nous mène sur des traces familiales estompées, voire volontairement occultées.

 

Au crépuscule de son existence, la grand-mère paternelle cantonaise est interrogée avec amour et passion sur son cheminement identitaire et ses lieux de vie. Les deux femmes ont parfois des difficultés à se comprendre. L’aïeule ne saisit pas pourquoi sa descendante s’intéresse tant au parcours d’une nhà quê, aux temps révolus, aux subtilités des langues chinoises et aux choses de peu. Il est souvent bien difficile de faire parler ceux que l’on aime, de comprendre ce qui a été le plus important pour eux et ce qui les a véritablement façonnés.

 

Par petites touches, anecdotes et confidences évoquent la pauvreté des années 1920 en Chine, l’occupation japonaise de l’Indochine, les tribulations de la famille de l’empereur Bao Dai de Hué à Cannes, les anciennes règles de vie étrangères, la place des femmes dans le monde chinois, l’ouverture et la gestion d’un restaurant parisien pour procurer un revenu décent à la famille.

 

Au-delà de la description d’une matrice familiale « asiatique », « sino-vietnamienne » et, pour tout dire, « sino-multiple » — le grand-père paternel étant un Hakka venu du nord de la Chine et rêvant d’y revenir, au point de ne pas vouloir parler français —, Jeanne Pham Tran ajoute des interrogations très personnelles sur ce que signifie être la fille d’un couple de parents où chacun voit dans l’autre une personnalité « exotique », où le père met de côté son « asianité », là où la mère voudrait s’en approprier une part.

 

Des identités qui ne cessent de s’inventer

 

Un chemin de douleurs et de saveurs où les identités ne cessent de s’inventer. Dès lors, le métissage est-il le pont le plus idoine pour faire se rencontrer Orient et Occident ? Une chose est sûre, la narratrice est convaincue que les mises à jour identitaires sont continues et, pour tout dire, quotidiennes. Mais être juste soi-même, s’abstraire des assignations et des clichés des autres, est néanmoins un combat bien difficile.

 

Ce processus se vit encore avec complexité à la troisième génération des ancêtres déracinés. On peut d’ailleurs se demander s’il s’arrête vraiment un jour. On n’en est pas moins tenté de revenir régulièrement aux « sources ». Mais où sont-elles sises ?

 

La cuisine, territoire de la mémoire

 

Avec humour, Jeanne Pham Tran raconte que ses retours au « bled » à elle se sont faits chez sa grand-mère installée à Vitry-sur-Seine, et peut-être plus encore dans sa cuisine. Elle y a développé sa mémoire et son territoire gustatif, son appartenance à une histoire affective et émotionnelle agitée.

 

Le goût de l’enfance s’y est mélangé avec les saveurs véhiculées du pays natal des grands-parents. Les innovations technologiques, tel le rice cooker, ont aidé étonnamment à les préserver et à les transmettre doucereusement. Mais là aussi, on a beau cuisiner avec amour, veiller à autochtoniser l’assiette, son contenu se transforme inexorablement. Les nouveautés s’y invitent subrepticement.

 

Les identités culinaires diasporiques se troublent elles aussi, mais elles s’avèrent avant tout créatrices, pour le bonheur des générations présentes et futures.

 

François Guilbert

Référence bibliographique : Jeanne Pham Tran, Les ombres de l’exil, Mercure de France, 2026, 148 pages, 18 €.
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