
Éléonore Caroit est ministre de la Francophonie et des Français de l’étranger dans le gouvernement de Sébastien Lecornu. Députée de la circonscription d’Amérique latine, binationale franco-suisse, cette dernière a accepté de répondre aux questions de Gavroche à Bangkok, où elle vient de passer plusieurs jours. Un entretien qui rassure sur la place de la France en Asie, malgré ses difficultés budgétaires actuelles.
Éléonore Caroit, vous avez assisté à Bangkok aux assemblées générales du FMI et de la Banque mondiale. Avez-vous le sentiment que l’image de notre pays est écornée par les manifestations étudiantes et, surtout, par la question de la dette ?
Que notre jeunesse se mobilise et porte ses revendications, je trouve ça sain et on peut en être fier. En revanche, cela doit rester dans un cadre respectueux. Les débordements n’ont pas leur place dans une démocratie. Par ailleurs, la France est un pays qui compte dans le monde et qui est donc observé. Nous sommes une puissance diplomatique, économique et culturelle, avec une voix qui porte dans les enceintes internationales et une diplomatie particulièrement active. Il est donc assez naturel que nos partenaires s’interrogent sur ce qui se passe chez nous, comme nous nous intéressons à ce qui se passe chez eux. C’est le reflet de la place qu’occupe la France sur la scène internationale.
Mais nos débats nationaux ne nous empêchent pas de continuer à agir sur les grands enjeux mondiaux. La France préside cette année le G7 et joue un rôle moteur dans la réforme de l’architecture financière internationale. C’est ce que je suis venue défendre ici à Bangkok : mieux articuler financements publics et privés, préserver l’aide aux pays les plus vulnérables et rendre les banques multilatérales de développement plus efficaces. Nous voulons aussi une gouvernance financière mondiale plus juste et plus représentative. Ce sont des sujets sur lesquels la France continue de porter des propositions concrètes et de mobiliser ses partenaires.

Dans un mois, vous serez au sommet de la francophonie à Phnom Penh. Quel sera le message de la France ? La francophonie est-elle toujours porteuse d’avenir, y compris en Asie du Sud-Est ?
La Francophonie est plus que jamais porteuse d’avenir ! C’est un espace que nous avons en partage avec des dizaines de pays, sur tous les continents. Dans un monde de plus en plus polarisé, elle permet de construire des solidarités, de faire vivre le dialogue et de promouvoir la paix et le multilatéralisme. C’est le message que la France portera au Sommet de Phnom Penh, dans la continuité de celui de Villers-Cotterêts en 2024.
La Francophonie est aussi un formidable espace d’opportunités pour la jeunesse. Apprendre le français, c’est découvrir une autre culture, bien sûr, mais c’est aussi pouvoir étudier à l’international, accéder à de nouveaux emplois, développer des échanges économiques et s’ouvrir à d’autres marchés. Le multilinguisme est une richesse et un atout dans le monde d’aujourd’hui. C’est tout le sens de Francotech, le forum de l’entrepreneuriat et de l’innovation francophones, dont la deuxième édition se tiendra à Phnom Penh.
L’avenir démographique de la Francophonie se joue largement en Afrique, mais l’Asie du Sud-Est y occupe aussi une place essentielle, comme en témoigne le retour du Sommet dans la région, 29 ans après Hanoï.
Parlons maintenant des Français de l’étranger. Vous avez annoncé un texte destiné à simplifier leurs démarches. Où en est-il aujourd’hui et quelles mesures pourraient entrer en vigueur avant la fin de l’actuel mandat présidentiel ?
En repartant de la proposition de loi que j’avais déposée en tant que députée, nous avons travaillé à la rédaction d’un projet de loi avec Matignon et le Conseil d’État. Nous œuvrons à ce que ses dispositions soient examinées avant la fin du mandat présidentiel.
Cela implique néanmoins un parcours complexe entre l’Assemblée nationale et le Sénat. Dans le contexte politique actuel, ce sera long et incertain. Et l’agenda parlementaire a été particulièrement chargé ces derniers mois, avec d’autres sujets importants comme l’urgence agricole avant l’été, ou les violences sexistes et sexuelles à la rentrée. Nous entrons maintenant dans une période budgétaire qui va, elle aussi, beaucoup mobiliser le Parlement. C’est la réalité du calendrier législatif.
Mais j’ai à cœur d’avancer rapidement avec des mesures concrètes et, heureusement, les progrès en faveur des Français de l’étranger ne dépendent pas tous d’une « grande loi » dédiée. Ils passent aussi, et surtout, par des actions ciblées et une amélioration continue des services publics qui leur sont offerts. Ainsi, nous faisons passer par décret tout ce qui est possible.
Les progrès sont déjà bien réels et ils se poursuivent. Je vous donne deux exemples. J’espère que nous pourrons aussi parvenir, cet automne, à une dématérialisation complète de la propagande électorale pour les Français de l’étranger. C’est une simplification importante que nous souhaitons faire aboutir. Nous travaillons également à ouvrir un pôle dédié aux Français de l’étranger dans le réseau des MDPH, les Maisons Départementales des Personnes Handicapées. Ce serait une grande avancée qui aiderait beaucoup nos compatriotes concernés, et cela fait partie des sujets pour lesquels une loi n’est pas nécessaire.

Vous évoquez des progrès déjà réalisés. Vous considérez comme une priorité la modernisation des services consulaires. Les Français de Thaïlande peuvent-ils également en bénéficier, notamment pour les passeports ?
Nous sommes pleinement mobilisés pour améliorer les services consulaires offerts aux Français de l’étranger, et cela concerne naturellement tous nos compatriotes de Thaïlande. Plusieurs progrès sont déjà très concrets. France Consulaire, notre service d’assistance téléphonique, est désormais accessible en Thaïlande. Les sites de nos ambassades et consulats sont désormais plus accessibles grâce à un nouveau design. Nous poursuivons également la dématérialisation des démarches : l’inscription au registre consulaire et la demande d’actes d’état civil français peuvent se faire en ligne.
Pour les élections, les Français disposant d’une identité numérique certifiée peuvent maintenant établir une procuration entièrement à distance, sans se rendre au consulat ou auprès d’un consul honoraire. Un nouveau portail de vote par internet sera également testé grandeur nature en novembre, notamment avec France Identité, pour les prochaines élections législatives et consulaires. Les Français de Thaïlande peuvent se voir remettre leur carte d’identité et leur passeport par un consul honoraire à Chiang Mai, Hua Hin, Khon Kaen, Phuket et Koh Samui.
Hors services consulaires, et en Thaïlande spécifiquement, nous avons aussi beaucoup travaillé avec les autorités locales sur la fiscalité des retraites, à la suite de la réforme thaïlandaise de 2024. Nous avons obtenu une clarification importante : les pensions de source française déjà imposées en France sont exonérées d’impôt en Thaïlande, conformément à notre convention fiscale de 1974. Elles n’ont pas non plus à figurer dans les déclarations de revenus thaïlandaises. C’est une avancée concrète pour de nombreux retraités français établis dans le pays.
Enfin, sur les passeports, l’expérimentation du renouvellement à distance, sans déplacement au consulat, se poursuit dans quatre pays. Les premiers résultats sont très encourageants. Initialement testée pour les majeurs, elle va y être étendue aux mineurs, et nous travaillons à accélérer le calendrier initial pour étendre progressivement cette simplification dans le monde. Pour le moment, une comparution personnelle pour un recueil des empreintes digitales est encore nécessaire en Thaïlande. Pour ceux pour qui se rendre au consulat est complexe, nous effectuons régulièrement des tournées consulaires ; il y en a eu 16 en 2025. Cela simplifie la vie de nos compatriotes, notamment les personnes âgées et les familles nombreuses.
Vous défendez une réforme de l’AEFE et une tarification plus différenciée. Les familles françaises installées en Thaïlande doivent-elles s’attendre à une évolution des frais de scolarité ou des bourses ?
L’enseignement français à l’étranger bénéficie d’un réseau exceptionnel, avec près de 640 établissements dans le monde, dont 8 homologués en Thaïlande. Il fait face à des complexités structurelles qui dépassent les seules contraintes budgétaires : la gestion des personnels détachés, le financement des pensions civiles, la gouvernance des établissements… La réforme ambitieuse que nous avons lancée vise à consolider le réseau et à le moderniser, à le rendre plus autonome et plus pérenne, tout en préservant sa diversité. Car aucun établissement ne ressemble à un autre, et nous devons tenir compte des réalités économiques et sociales de chaque pays.
La demande des familles d’avoir de la visibilité sur les frais de scolarité sur plusieurs années est très légitime. Elle est tout aussi importante, d’ailleurs, pour les établissements, qui ont besoin de stabilité financière pour fonctionner et investir. Notre objectif est de construire avec chaque établissement un modèle économique viable, en maîtrisant les coûts et en maintenant la qualité de l’enseignement. Pour cela, nous privilégions le dialogue, l’accompagnement technique et des solutions adaptées aux situations locales. Et, oui, les bourses restent essentielles pour préserver l’accès d’un certain nombre de familles françaises à ce réseau.
Au fond, cette réforme est bien plus qu’un exercice budgétaire. Nous voulons refonder ce réseau d’excellence sur des bases solides, mieux valoriser ce qui fait sa singularité et renforcer son attractivité. C’est un outil essentiel pour l’éducation des enfants français à l’étranger, mais aussi pour le rayonnement de notre langue, notre influence et nos relations avec les pays partenaires.









