Accueil À la une BIRMANIE – MALAISIE : Le retour de Min Aung Hlaing dans l’ASEAN est en train d’être négocié

BIRMANIE – MALAISIE : Le retour de Min Aung Hlaing dans l’ASEAN est en train d’être négocié

Date de publication : 19/10/2026

Anwar et Min Aung Hlaing

 

Une chronique birmane de François Guilbert.

 

Des onze dirigeants de l’ASEAN, le général Min Aung Hlaing aura certainement été celui qui a effectué le plus grand nombre de visites dans les pays d’Asie du Sud-Est en 2026. Un comble pour l’homme exclu des sommets des dirigeants de la région, et probablement pour quelque temps encore. Néanmoins, après le Laos en juillet, la Thaïlande en août, le Vietnam et le Cambodge en septembre, cela a été au tour de la Malaisie de l’accueillir en grande pompe en octobre, avant peut-être d’autres étapes au sultanat de Brunei et/ou en Indonésie.

 

Il s’avère de moins en moins coûteux, symboliquement, de recevoir en Asie du Sud-Est le chef du régime militaire mis au ban des nations depuis 2021.

 

Toutefois, les cinq points de consensus édictés par les dirigeants de l’ASEAN demeurent l’alpha et l’oméga de la politique régionale. Le général Min Aung Hlaing est encore loin d’avoir normalisé ses relations avec ses pairs. Il ne faut pas se tromper : la réception offerte par le gouvernement du Premier ministre Anwar Ibrahim les 7 et 8 octobre était bien plus liée à des préoccupations électoralistes de politique intérieure et au développement de discours de haine dans la péninsule qu’à un souci d’aider la Birmanie à sortir de la polycrise dans laquelle l’a plongée le putsch des généraux du 1er février 2021. Cette visite aura non seulement un prix à payer à relativement court terme, mais elle aura également, rapidement, un coût politico-territorial pour le régime militaire birman.

 

Derrière les honneurs diplomatiques, un marchandage assumé

 

Le geste de reconnaissance accordé avec le sourire au général-président Min Aung Hlaing est désormais en attente d’une réponse transactionnelle.

 

Kuala Lumpur est la capitale de l’ASEAN qui entend être la mieux récompensée, et le plus immédiatement possible, du traitement politico-protocolaire accordé au dirigeant de Nay Pyi Taw. La Fédération de Malaisie est le pays visité par l’ex-chef de la Tatmadaw ayant montré le moins de sympathie envers les officiers qui se sont emparés du pouvoir légitimement détenu par le gouvernement civil de Daw Aung San Suu Kyi. Il n’est donc pas surprenant qu’elle soit la seule à énoncer aussi clairement les éléments de son marchandage pour une normalisation des relations bilatérales et avec l’ASEAN.

 

Tout en ayant adopté les formes de la courtoisie diplomatique, la Malaisie exige du gouvernement issu des élections générales de décembre 2025 à janvier 2026 qu’il reprenne ses dizaines de milliers de ressortissants résidant plus ou moins légalement sur son sol. Elle concède que ces retours puissent être échelonnés dans le temps. Ils devront néanmoins être conduits à un rythme soutenu, notamment par voie maritime. En outre, le processus devra continuer de prendre en compte les femmes et les hommes rassemblés dans les centres de rétention, mais également les nombreux Rohingyas réfugiés dans le pays. N’oublions pas que 90 % des demandeurs d’asile en Malaisie sont des Birmans et que 58 % des réfugiés sont des Rohingyas, selon l’agence des Nations unies pour les réfugiés.

 

Du calendrier des rapatriements, des volumes concernés et de la prise en considération ou non des Rohingyas dépendra certainement l’installation du général Min Aung Hlaing et de son ministre des Affaires étrangères, le général Tin Maung Swe, dans les enceintes décisionnelles de l’ASEAN.

 

Les rapatriements, un levier de pression pour Kuala Lumpur

 

Kuala Lumpur dispose là d’un levier extrêmement puissant. La Malaisie aurait bien tort de ne pas chercher à en tirer un maximum d’avantages pour parvenir à son objectif. Les éléments du marchandage sont connus. Reste à savoir si Nay Pyi Taw entend s’y soumettre, ne serait-ce que partiellement.

 

L’enjeu est d’ailleurs loin d’être secondaire. Il ne manquera pas d’être considéré au plus haut point à Bangkok et à Jakarta. La Thaïlande et l’Indonésie ont, elles aussi, à gérer des populations venues massivement de Birmanie et suscitant un rejet économique et social important parmi les populations locales. Les puissantes solidarités ethniques ou religieuses ne prémunissent pas les gouvernements d’Anutin et de Prabowo contre les mécontentements politiques intérieurs nés de la présence continue de migrants cherchant à échapper à la pauvreté nourrie par la guerre civile birmane, à la répression de la dictature militaire et à la conscription massive des jeunes hommes, entrée en vigueur le 10 février 2024.

 

Le général Min Aung Hlaing devra bien saisir les attentes de Kuala Lumpur s’il veut être appelé « Monsieur le Président » dans les enceintes de l’ASEAN.

 

Une visite officielle au protocole moins prestigieux

 

La visite du début du mois en Malaisie a eu moins de lustre que les précédentes à Vientiane, Bangkok, Hanoï et Phnom Penh. Le général Min Aung Hlaing n’a pas de chance avec les monarchies. Il n’a jusqu’ici été reçu par aucun des souverains. Plus significatif encore, pour celui qui entend être reconnu comme un chef d’État procédant du choix souverain d’assemblées démocratiquement élues, il n’a pas été reçu, cette fois-ci, par les présidents des assemblées. Il ne lui a pas été accordé la possibilité de se rendre à la Chambre des représentants (Dewan Rakyat) et/ou au Sénat (Dewan Negara).

 

De plus, la visite a provoqué de vives critiques et des manifestations de groupes de défense des droits humains, de réfugiés et de représentants de la résistance birmane. Autant de contrepoints à la pétition appelant au départ des migrants birmans, qui avait rassemblé plus de 400 000 signatures au début de l’année. Face à ces controverses, le Premier ministre Anwar Ibrahim n’a pas manqué de rappeler que dialoguer avec le régime de Nay Pyi Taw ne signifie pas le reconnaître ni cautionner ses politiques. La distinction peut être débattue. Elle rappelle cependant que les relations birmano-malaisiennes ne sont pas aujourd’hui pleinement normalisées. C’est si vrai qu’il a été rappelé que le voyage du général-président s’inscrivait dans le cadre du dialogue avec Nay Pyi Taw souhaité lors du 48e sommet de l’ASEAN, et rien d’autre.

 

Des entretiens brefs et peu d’avancées concrètes

 

Le général-président Min Aung Hlaing est bien conscient des effets politiques limités de son déplacement en Malaisie.

 

Son tête-à-tête à Putrajaya avec le Premier ministre n’était pas le premier, puisque les deux hommes s’étaient déjà rencontrés à deux reprises, à Bangkok et à Tianjin, pendant la présidence malaisienne de l’ASEAN en 2025. Mais celui-ci a été particulièrement bref : une trentaine de minutes. Un laps de temps très court pour aller au fond des choses et esquisser des changements significatifs dans les relations bilatérales et avec l’ASEAN. Si les accords bilatéraux passés ont bien été mis en avant, aucun nouveau n’est venu s’y ajouter.

 

Les annonces faites lors de la conférence de presse l’ont confirmé. Certes, le Premier ministre Anwar Ibrahim s’est félicité du retour au pays de 10 000 Birmans. Il n’a pas hésité à surjouer la bonne volonté de coopération de Nay Pyi Taw, mais rien n’a été dit sur le calendrier des rapatriements des 3 000 autres citoyens en instance de départ dans les centres de détention, si ce n’est qu’ils interviendraient « aussi vite que possible pour ceux dont les identités ont été vérifiées ».

 

Sur le plan économique, rien de véritablement tangible non plus. On aura de surcroît noté que le dialogue d’affaires s’est tenu quasiment sans entrepreneurs birmans, une différence notable avec les rencontres économiques organisées lors des visites du général Min Aung Hlaing à Bangkok et à Hanoï. Le voisin malaisien est pourtant le neuvième investisseur étranger en Birmanie. La présence dans la délégation du ministre de l’Agriculture et du ministre en chef de la région de l’Ayeyawady, tout comme l’accueil au pied de l’avion du général Min Aung Hlaing par le ministre des Investissements, n’ont, en pratique, pas fait illusion.

 

Au menu des discussions entre Anwar Ibrahim et Min Aung Hlaing, les questions commerciales étaient loin de figurer parmi les priorités.

 

La question rohingya au cœur des exigences malaisiennes

 

C’est pourquoi le général-président a tenu à être accompagné de ses ministres chargés de l’État de Rakhine, du Travail, de l’Immigration et des Populations, et a tenté d’inscrire les contacts bilatéraux dans le temps long. Il a ainsi proposé la création d’un groupe de travail pour commémorer pleinement, en 2028, le 70e anniversaire des relations diplomatiques.

 

Mais, somme toute, l’avenir des relations birmano-malaisiennes dépendra essentiellement de la capacité de Nay Pyi Taw à reprendre ses ressortissants de « tous les groupes ethniques », une formulation qui englobe bien évidemment, aux yeux de Kuala Lumpur, la communauté rohingya.

 

L’enjeu migratoire entre Nay Pyi Taw et Putrajaya sera déterminant. Et cela tient pour une bonne part aux élections générales qui doivent se tenir en Malaisie d’ici février 2028. Or, cette situation n’est pas sans danger pour les migrants et les réfugiés. Les organisations de défense des droits humains constatent avec effarement, par exemple, que des contenus médiatiques générés par l’intelligence artificielle amplifient désormais la désinformation anti-Rohingya en Malaisie, en Indonésie, en Inde et au Bangladesh. Ils présentent les exilés comme des menaces, légitimant ainsi des actes de violence commis par des justiciers autoproclamés.

 

Cette hostilité collective grandissante, comme on a pu le voir récemment à Penang, fait abstraction des faits les plus têtus. Les Rohingyas ne sont à l’origine que de 0,02 % des faits de criminalité, selon les statistiques mises en avant par le chef de la police malaisienne. Mais après avoir essuyé de lourdes pertes lors des dernières élections régionales, au Johor et au Negeri Sembilan en juillet puis en août 2026, et dans l’attente d’un autre revers en novembre à Melaka, la coalition soutenant le Premier ministre Anwar Ibrahim et les Malais conservateurs pourraient bien percevoir durablement l’adoption d’une position ferme sur le retour des Rohingyas comme une démonstration de leur autorité et de leur légitimité à gérer les affaires de la Fédération.

 

François Guilbert

Vous avez aimé cet article ?

Recevez gratuitement nos lettres d’information :

Gratuit. Désinscription en un clic à tout moment.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

WR Life

Les plus lus