Par Christian Simon
Dans cette chronique, Christian Simon nous emmène de part et d’autre du Mékong, dans deux parcs peuplés de statues géantes en béton. Ils portent la marque d’un même homme : Luang Pu Bunleua Sulilat, mystique autodidacte qui voulait réunir bouddhisme et hindouisme. Visite de Xieng Khuan, près de Vientiane, et de Sala Keoku, à Nong Khai.

Luang Pu Bunleua Sulilat (1932–1996) est l’une des figures mystiques les plus singulières de la région du Mékong. À la fois chaman, prêtre-yogi et artiste brut, il a passé sa vie à matérialiser ses visions religieuses dans le béton.
Né du côté thaïlandais à Nong Khai, il raconte être tombé dans une grotte durant sa jeunesse. Il y aurait rencontré Keoku, un ermite ascète qui devint son mentor spirituel et lui transmit les secrets du bouddhisme, de l’hindouisme et des mondes invisibles.
Bien que ses fidèles l’appelassent respectueusement Luang Pu (titre honorifique thaï réservé aux moines âgés), il n’a jamais été formellement ordonné moine. Refusant de se raser la tête, il troquait la robe safran traditionnelle pour une tenue entièrement blanche, opérant en marge des institutions religieuses.
Sans aucune formation artistique et dépourvu de mécène, il concevait seul l’intégralité de ses œuvres monumentales. Pour ériger ses parcs, il s’appuyait uniquement sur des dons de ciment et sur une main-d’œuvre bénévole composée de fervents disciples non professionnels.

L’œuvre de Luang Pu Bunleua Sulilat s’apparente aujourd’hui à de l’art brut. Réalisés en béton armé par un autodidacte total, hors des circuits académiques, ses parcs monumentaux échappent aux normes traditionnelles. À l’image du Facteur Cheval, ce créateur visionnaire a réinventé une mythologie personnelle et surréaliste, livrant une expression artistique pure, instinctive et totalement libre.
Après avoir fait une mauvaise chute depuis l’une de ses sculptures géantes, sa santé décline. Il s’éteint en 1996. Ultime témoignage de la dévotion de ses proches, son corps a été momifié. Il repose aujourd’hui sous un dôme de verre au troisième étage du pavillon principal de Sala Keoku, veillant pour toujours sur sa forêt de géants.
Vientiane – Xieng Khuan (la ville des esprits)
ວັດຊຽງຄວນ

Xieng Khuan (le Parc du Bouddha) est un parc situé à 25 kilomètres à l’est de Vientiane, au Laos. Il contient environ 200 statues bouddhistes et hindoues en béton.
Le parc a été initié en 1958 par Luang Pu Bunleua Sulilat, un chaman – prêtre-yogi – qui a mêlé hindouisme et bouddhisme. Après la révolution de 1975, Bunleua Sulilat a fui le Laos pour la Thaïlande, où il a ouvert un parc similaire à Nong Khai, le Sala Keoku.
Xieng Khuan a été construit en 1958 par Luang Pu Bunleua Sulilat, un prêtre-chaman au parcours singulier. Marqué par sa rencontre au Vietnam avec un rishi (sage hindou), il entreprend de réunir en un même lieu saint le bouddhisme et l’hindouisme, deux traditions parfois opposées au cours de l’histoire. Le parc est conçu comme la matérialisation de cette ambition syncrétique.

En 1975, après la prise de pouvoir du Pathet Lao, Bunleua Sulilat fuit le Laos et traverse le Mékong pour s’installer en Thaïlande, dans la province de Nong Khai. Il y construit un parc jumeau, Sala Keoku, qui prolonge l’œuvre laissée derrière lui. Les deux sites se font face de part et d’autre du fleuve : par temps clair, on aperçoit depuis l’un les plus hautes statues de l’autre.
Le parc appartient désormais à l’État et est géré comme un site touristique (prix du billet : 60 000 kips, environ 2,50 €).

Nong Khai – Sala Keoku ou Wat Khaek
ศาลาแก้วกู่

Situé à environ 5 kilomètres à l’est du centre-ville de Nong Khai, dans le nord-est de la Thaïlande, le parc de sculptures Sala Keoku offre une vision artistique et spirituelle unique. Ce lieu, également connu sous le nom de Wat Khaek, se déploie le long du Mékong, non loin de la frontière avec le Laos. Il se distingue par ses dizaines de sculptures monumentales en béton armé, fruit de la vision d’un homme et de ses disciples, qui attirent les visiteurs dans un monde où se côtoient les iconographies bouddhistes et hindouistes.
C’est en 1978 que Luang Pu Bunleua Sulilat entreprend la construction de Sala Keoku, une œuvre encore plus ambitieuse que la précédente.
Sur un vaste terrain de plusieurs hectares, plus d’une centaine de sculptures, certaines atteignant 25 mètres de hauteur, ont été érigées par le mystique et ses disciples. L’architecture et le style des statues reflètent un syncrétisme religieux où les divinités bouddhiques, les dieux hindous comme Shiva et Vishnou, ainsi que des personnages issus de légendes locales, se dressent dans un jardin luxuriant. Cette fusion des croyances était au cœur de la philosophie de son créateur, qui souhaitait illustrer que toutes les religions pouvaient coexister. Le parc n’est donc pas seulement une attraction, mais un lieu de culte et de méditation pour de nombreux fidèles.

Le parc Sala Keoku appartient légalement au Centre de méditation Kaeo Ku (Kaeo Ku Insight Meditation Center), et sa gestion administrative et opérationnelle est assurée par l’association Buddhaphysical Association of Nong Khai (ou Buddhamamaka Association of Nong Khai). Prix du billet : 40 bahts pour les visiteurs étrangers (environ 1,10 €).
Informations pratiques
Sala Keoku : à 5 km du centre de Nong Khai, accessible en tuk-tuk. Entrée : 40 bahts pour les visiteurs étrangers.
Xieng Khuan : à environ 25 km de Vientiane. Depuis Nong Khai, on passe la frontière par le pont de l’Amitié. Un visa laotien est nécessaire ; il s’obtient à l’arrivée.
Photos : Christian Simon
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