
Une chronique birmane de François Guilbert
Lors de la réunion de son gouvernement, le 26 mai, le général-président Min Aung Hlaing a précisé ses vues sur le processus de paix devant s’engager d’ici au 31 juillet. Selon ses dires, des discussions de « terrain » seraient en cours avec « quelques groupes ethniques armés ». Qui sont-ils ? Quels sont les négociateurs ? Quand et où se sont tenus ces pourparlers ? Sur la base de quelles propositions ? Mystère !
À défaut d’informer ses concitoyens, le chef des putschistes de 2021 se réjouit de partenaires ayant un « authentique désir de paix ».
Néanmoins, la désescalade des violences n’est pas pour aujourd’hui. L’augmentation continue du nombre de déplacés intérieurs l’atteste. Selon les données établies par l’Agence des Nations unies pour les réfugiés, leur nombre a augmenté de 40 000 personnes entre janvier et avril 2026. Il s’établit désormais à 3 479 200 individus depuis le coup d’État. Par ailleurs, depuis le début de l’année, 8 400 ressortissants auraient quitté la Birmanie pour un pays tiers. Parmi ceux-ci, près de 50 % l’ont fait par voie maritime, entraînant la mort ou la disparition de 280 migrants. Autrement dit, au moins 7 % des fuyards empruntant les voies maritimes meurent ou disparaissent en route. Un drame appelé à durer, car le président désigné par le Parlement de Nay Pyi Taw se donne du temps pour établir sa paix.
Le général Min Aung Hlaing dit pouvoir parvenir à une paix durable d’ici cinq ans
À défaut d’informations procédurales sur la manière d’y parvenir, on a appris, il y a quelques jours, la pose de la première pierre d’un Centre national de solidarité et de consolidation de la paix. L’immeuble de deux étages, doté de 83 pièces et d’une salle de réception pouvant accueillir 200 personnes, sera construit sur trois hectares dans le township très militaire de Zabuthiri, à Nay Pyi Taw. Ironie de la géographie, c’est dans ce même quartier que serait retenue l’ancienne cheffe du gouvernement, Daw Aung San Suu Kyi. Pas sûr toutefois que cette proximité territoriale permette l’émergence d’un dialogue de sortie de crise avec la très populaire dirigeante de la Ligue nationale pour la démocratie.
À ce stade, le lancement du projet immobilier n’a pas d’autre but que narratif. Il s’agit pour le général Min Aung Hlaing, président du Comité central de solidarité et de consolidation de la paix, de mettre en scène, à l’échelle nationale et internationale, son image d’homme d’État pacificateur. L’organisation mise en place le 1er avril 2026 demeure profondément étato-centrée, voire militarisée, et vise à entretenir l’illusion de la pérennité de l’Accord national de cessez-le-feu (NCA).
Une paix sans les principaux acteurs du conflit
La fin des hostilités entérinée en 2015 est aujourd’hui explicitement rejetée par les groupes armés les plus puissants et par les organisations entrées en lutte depuis le coup d’État de 2021.
Le général Yar Pyae, ancien ministre de l’Intérieur et des Frontières de la junte, et le général Min Naing, responsable des groupes de travail, ont une tâche particulièrement incertaine pour conduire des négociations au-delà des dix partenaires ethniques habituels des régimes militaires. À ces interlocuteurs pourraient s’ajouter d’autres groupes influencés par la Chine, mais dont le poids politico-militaire s’est considérablement renforcé ces dernières années, comme l’Armée de l’Alliance démocratique nationale du Myanmar (MNDAA).
Pour autant, cela n’offre guère de perspectives crédibles de stabilité pour un pays qui en manque cruellement depuis 2021. Les élections générales de 2025-2026 n’ont rien changé à cette réalité. Les organisations politiques et les parlementaires auraient pourtant dû occuper une place centrale dans un véritable processus de paix.
Les élus exclus des discussions
Parmi les trois organes chargés de la solidarité et de la consolidation de la paix ne figure aucun député. Pas un seul parmi les 57 personnalités désignées. Toutes relèvent du gouvernement, de l’armée active ou de ses retraités.
Plus symptomatique encore, les membres des assemblées nationales et provinciales sont privés de toute expression politique autonome. Le président de la Chambre basse et chef du parti majoritaire, le général Khin Yi, vient même de les exhorter solennellement à maintenir une « stricte neutralité ».
Pour s’en assurer, les élus se sont engagés par écrit auprès de la Commission électorale de l’Union à ne pas s’exprimer publiquement, à ne pas adopter de positions partisanes et à ne pas critiquer les responsables militaires. Tout cela sous peine de sanctions, notamment en cas de contacts avec des organisations qualifiées de « terroristes » ou d’opposition.
Dans un tel contexte, le général-président peut affirmer que les réformes politiques sont engagées et qu’« il n’y a aucune raison de s’y opposer ». Dans le système actuel, il risque peu d’être contredit.
Se sachant placés sous surveillance, les élus sont condamnés à évoquer avec prudence les difficultés rencontrées dans leurs circonscriptions — conscription, inflation, difficultés bancaires ou chômage — sans jamais pouvoir les porter dans le débat public. Le verrouillage de la parole politique permet ainsi de contrôler la communication de la majorité parlementaire et de renforcer la centralité du général-président.
Une démocratie plus dirigée que jamais
La démocratie birmane se construit désormais à rebours des aspirations d’une grande partie de la population. Le général Min Aung Hlaing a récemment clarifié sa vision du fédéralisme. Contrairement aux attentes de nombreux citoyens, y compris parmi les électeurs des partis ethniques, il estime que la future fédération doit être bâtie sur une base territoriale et non sur des appartenances communautaires.
Dans cette logique, il est demandé à tous les élus d’agir et de réfléchir sans biais « ethniques, partisans ou idéologiques ». Pour prévenir toute contestation, le général-président ne cache plus sa volonté de s’en prendre directement aux organisations de la société civile et aux organisations internationales non gouvernementales.
Les ONG dans le viseur
Les acteurs non gouvernementaux sont désormais explicitement pris à partie par le chef de l’État. On peut s’attendre à ce qu’ils fassent rapidement l’objet de mesures coercitives ciblées.
Aux yeux du chef du régime militaire de Nay Pyi Taw, les ONG n’auraient cessé, depuis trente ans, d’interférer dans les affaires intérieures du pays. Lors des élections générales, elles auraient même « soutenu par divers moyens le parti capable de mettre en œuvre leurs préférences » et celles de leurs soutiens étrangers.
Le ton est d’autant plus menaçant que le général-président accuse désormais certaines organisations non gouvernementales d’avoir soutenu les armées ethniques depuis 2021. En demandant aux membres de son gouvernement de tirer les leçons de l’Histoire afin que de « tels incidents ne se reproduisent plus », Min Aung Hlaing adresse un message clair à ses opposants : se soumettre à sa gouvernance ou disparaître de Birmanie.
François Guilbert
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