
Entre manœuvres diplomatiques, difficultés économiques et poursuite des combats, la Birmanie traverse une nouvelle semaine de turbulences. Gavroche revient sur les principales informations du 12 au 18 octobre.
Politique et diplomatie
Le retour de Min Aung Hlaing dans les instances de l’ASEAN se négocie
Le pouvoir birman cherche à retrouver sa place dans les réunions politiques de haut niveau de l’ASEAN. Après les échanges entre Min Aung Hlaing et le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim, les 7 et 8 octobre, les autorités birmanes ont réuni, le 13 octobre, un nouveau Comité des affaires de l’ASEAN, présidé par le ministre des Affaires étrangères Tin Maung Swe. Sa mission : permettre au pays de retrouver les droits de représentation dont les dirigeants militaires sont privés depuis le coup d’État de 2021. La Birmanie reste toutefois membre de l’organisation régionale. Dans une analyse publiée par Gavroche, François Guilbert examine les négociations engagées avec Kuala Lumpur et les possibles contreparties diplomatiques. Le retour de Min Aung Hlaing dans les sommets demeure néanmoins incertain, l’ASEAN continuant officiellement de se référer au Consensus en cinq points adopté en 2021.
Washington reprend discrètement le dialogue avec la junte birmane
Les États-Unis renouent progressivement le contact avec les dirigeants militaires birmans. Selon une enquête de Reuters publiée le 16 octobre, des représentants américains et birmans se sont rencontrés à Tokyo au cours de la deuxième semaine d’octobre, après une première série de discussions organisées les 15 et 16 septembre à Naypyidaw. Washington s’intéresse notamment aux centres d’escroquerie en ligne opérant dans la région et aux terres rares, indispensables à plusieurs industries stratégiques. Reuters précise toutefois que le contenu exact des échanges de Tokyo reste inconnu. Comme le rapportait Gavroche le 18 octobre, cette reprise du dialogue ne constitue pas une normalisation officielle des relations avec le régime issu du coup d’État de février 2021.
Le régime accentue la pression sur les médias indépendants en exil
Les autorités birmanes cherchent à étendre leur action contre les médias indépendants au-delà des frontières du pays. Le 6 octobre, un responsable du ministère de l’Intérieur a annoncé des démarches visant cinq rédactions en exil : The Irrawaddy, Mizzima, DVB, Myanmar Now et Khit Thit. Le régime affirme avoir sollicité des mécanismes de coopération policière internationale, notamment auprès d’Interpol, pour poursuivre des journalistes et responsables de ces médias. Rien ne permet toutefois d’affirmer qu’Interpol a accepté ces demandes. La Fédération internationale des journalistes a dénoncé cette tentative de répression transfrontalière. Depuis le coup d’État de 2021, de nombreux journalistes ont été emprisonnés et plusieurs rédactions ont dû poursuivre leur travail depuis l’étranger.
Les travailleurs birmans en Thaïlande confrontés à de nouvelles exigences financières
Les démarches administratives des travailleurs birmans en Thaïlande se compliquent. Selon des informations relayées par des médias indépendants et des organisations de défense des migrants, les autorités birmanes exigeraient désormais, pour certaines procédures de délivrance de certificats d’identité, des justificatifs de transferts de revenus par les circuits officiels et du paiement de l’impôt sur les revenus perçus à l’étranger. Les conditions évoquées comprennent le transfert d’une part du salaire et un prélèvement fiscal de 2 %. Ces mesures suscitent l’inquiétude des associations, qui redoutent une charge supplémentaire pour des travailleurs déjà confrontés à des frais administratifs élevés. Leur application exacte doit toutefois être distinguée selon le statut des personnes et les procédures concernées.
Économie
Le financement du déficit budgétaire ravive les inquiétudes autour du kyat
Le financement des dépenses publiques reste l’un des principaux défis économiques du régime birman. Lors des débats parlementaires d’octobre, les autorités ont présenté un dispositif permettant de recourir, si nécessaire, à un emprunt net pouvant atteindre 2 100 milliards de kyats auprès de la Banque centrale pour l’exercice 2026-2027. Le ministère des Finances a précisé que cette somme constituait un plafond prévisionnel et qu’elle ne serait pas nécessairement utilisée dans sa totalité. Le gouvernement entend d’abord mobiliser les adjudications de bons et d’obligations du Trésor. Dans un pays marqué par l’inflation, la faiblesse de la monnaie et les perturbations économiques provoquées par la guerre, la perspective d’un financement monétaire supplémentaire suscite des interrogations sur la stabilité du kyat.
La Birmanie inaugure une nouvelle phase de la raffinerie de Thanlyin
Min Aung Hlaing a inauguré, le 14 octobre, la première phase de remise en service de la raffinerie pétrolière de Thanlyin, près de Rangoun. Fermée depuis plusieurs années, l’installation doit contribuer à réduire la dépendance du pays aux importations de carburants. Selon les autorités, cette première phase est conçue pour traiter environ 500 000 tonnes de pétrole brut par an, avant une extension programmée des capacités. Le projet pourrait notamment soutenir la production intérieure de carburant aviation, alors que les approvisionnements de l’armée font l’objet de restrictions internationales. Les capacités annoncées ne permettent cependant pas, à ce stade, de mesurer la production effective de l’installation.
La Chine renforce sa place dans le commerce du bois birman
Depuis le coup d’État de 2021, la Chine occupe une place croissante dans les échanges internationaux de bois birman. Une étude de l’organisation Forest Trends montre que les importations chinoises représentent désormais une part majeure du commerce déclaré, tandis que les achats directs des pays occidentaux ont fortement diminué sous l’effet des restrictions commerciales et des sanctions. L’organisation souligne également les difficultés de traçabilité de certaines cargaisons, susceptibles de transiter par plusieurs pays avant d’atteindre leur marché final. Ces données ne couvrent toutefois pas l’ensemble des flux clandestins, particulièrement difficiles à mesurer dans les régions frontalières.
La Birmanie se tourne vers les banques biélorusses pour financer ses importations
Le régime birman poursuit son rapprochement économique avec la Biélorussie. Les autorités ont soumis au Parlement des accords de crédits à l’exportation avec deux banques biélorusses, la Development Bank of the Republic of Belarus et Belinvestbank, afin de financer l’achat de biens et de services provenant de ce pays. Les prêts envisagés peuvent comporter des taux d’intérêt atteignant 9,33 %, avec des échéances allant jusqu’à cinq ans. Le ministère birman des Finances a reconnu les risques liés aux fluctuations monétaires et aux charges d’intérêt, tout en assurant que les emprunts seraient encadrés. Ces financements illustrent le renforcement des relations économiques entre Naypyidaw et Minsk, dans un contexte de sanctions occidentales.
Société, répression et conflit
Service militaire : les autorités promettent des reports aux étudiants
Le gouvernement birman a démenti les informations selon lesquelles il obligerait systématiquement les étudiants universitaires à interrompre leurs études pendant deux ans pour effectuer leur service militaire. Les autorités soulignent que la législation autorise certains reports de conscription. Mais plusieurs médias indépendants signalent que les autorités exercent des pressions sur des jeunes en âge de servir, y compris des étudiants, et dressent des listes de personnes qu’elles pourraient mobiliser. Depuis que le régime a instauré la conscription en 2024, les familles redoutent les recrutements forcés et s’inquiètent des conséquences de la guerre sur l’avenir des jeunes générations. Faute de vérifications indépendantes, il reste difficile de mesurer l’écart entre les garanties officielles et les pratiques rapportées.
Une église incendiée près de Bhamo, dans l’État de Kachin
Selon plusieurs médias locaux, des soldats de l’armée birmane auraient incendié, le 12 octobre, une église chrétienne du village de Three Mile, près de Bhamo, dans l’État de Kachin. Ces médias s’appuient notamment sur les déclarations du porte-parole de l’Armée de l’indépendance kachin (KIA), qui accuse les forces gouvernementales d’avoir provoqué l’incendie. Aucune source indépendante n’a toutefois confirmé cette accusation. Autour de Bhamo, l’armée birmane et les forces kachins continuent de s’affronter violemment. Ces dernières cherchent à consolider leurs positions autour de cette ville stratégique du nord du pays.
La justice chinoise condamne à mort trois membres d’un réseau d’escroquerie du Kokang
La justice chinoise a prononcé, le 13 octobre, trois condamnations à mort contre des membres d’un réseau criminel lié à la famille Wei, implanté dans la région de Kokang, à la frontière sino-birmane. Parmi les condamnés figure Wei Huairen. Selon les autorités judiciaires chinoises, l’organisation gérait des centres d’escroquerie téléphonique et des activités criminelles comprenant notamment des jeux illégaux, des trafics et des violences ayant entraîné la mort de citoyens chinois. Les revenus des opérations de fraude et de jeux auraient dépassé 12,2 milliards de yuans, soit environ 1,8 milliard de dollars. Les décisions ont été rendues en première instance et peuvent faire l’objet de recours. Pékin poursuit ainsi sa campagne contre les réseaux criminels transfrontaliers implantés en Asie du Sud-Est.
Combats autour de l’île de Nga Pyi, l’État de Rakhine (Arakan)
De violents affrontements opposent les forces gouvernementales à l’Armée arakanaise (AA) autour de l’île de Nga Pyi, située dans le delta du fleuve Kaladan, dans l’État de Rakhine (Arakan). Selon des médias locaux, l’armée a lancé plusieurs opérations depuis le 7 octobre pour tenter de reprendre cette position stratégique, en mobilisant des moyens navals, de l’artillerie et un appui aérien. Les mêmes sources font état de pertes dans les rangs gouvernementaux, sans qu’un bilan indépendant puisse être établi. L’Armée arakanaise contrôle une grande partie de dans l’État de Rakhine (Arakan), tandis que les forces du régime conservent notamment des positions à Sittwe, Kyaukphyu et Manaung. La poursuite des combats fait peser de nouvelles menaces sur les populations civiles de la région.









