
Une chronique birmane de François Guilbert
En attendant de connaître l’ensemble des résultats, la campagne de la deuxième phase des législatives birmanes se déroulera du 29 décembre 2025 au 9 janvier 2026.
Depuis trente-cinq ans, le multipartisme à la birmane a consisté essentiellement en un face-à-face entre la Ligue nationale pour la démocratie et l’armée. Pour faire front au parti conduit par Daw Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), les leaders militaires ont dû se doter d’une formation politique en propre. Toutefois, le Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP) s’est limité à être un déversoir dans lequel tombaient des personnels des forces de sécurité retirés du service actif afin d’exercer des mandats parlementaires.
Au fil de cinq élections générales (1990, 2010, 2015, 2020, 2025-2026), se sont ainsi succédé dans les rangs de l’USDP des groupes d’officiers des trois armes et de la police chargés de pérenniser la mainmise du commandant en chef des services de défense sur tout ou partie des pouvoirs exécutif et législatif. À chaque échéance électorale, le parti pro-militaire s’est mis en ordre de bataille, mais tardivement, la génération des officiers nouvellement venue chassant la précédente. Les élections de décembre 2025 – janvier 2026 n’échappent pas à la règle.
Sur les sièges des deux assemblées nationales (Amyotha Hluttaw, Pyithu Hluttaw) et ceux des provinces vont venir s’installer un grand nombre d’officiers ayant tout récemment quitté l’uniforme.
Les nouveaux et primo-candidats élus n’ont pas rejoint la formation politique de leur choix. Ils se sont simplement conformés à un ordre venu de leur hiérarchie. Cette obéissance toute militaire a un prix : celui de la loyauté au chef de l’armée. La carrière parlementaire des nouveaux venus et ses avantages devront bien plus au général Min Aung Hlaing qu’à la formation politique rejointe il y a peu et dont les instances n’ont guère été consultées pour en faire leurs poulains.
Ce mode de fonctionnement politique, outre qu’il génère une corruption massive des élus, ne donne au pays qu’un bicéphalisme partisan de façade. La NLD est une organisation plus structurée autour d’une cheffe : la prix Nobel de la paix 1991, une femme charismatique qui est sortie victorieuse dans les urnes rangounaises à trois reprises (1er avril 2012, 8 novembre 2015, 8 novembre 2020).
A contrario, plus de trois décennies après une « victoire » électorale, le leader de l’USDP n’est pas appelé à jouer le rôle le plus éminent de l’exécutif national, puisque ce dernier est alors confié à une personnalité désignée par l’officier général à la tête des forces armées. Cette « confiscation » de la tête du pouvoir exécutif et gouvernemental met à mal la légitimité « populaire » de l’USDP, de ses instances « dirigeantes », de son fonctionnement au quotidien et tout au long d’une législature, puisque le parti n’est qu’un artifice nominatif destiné à maquiller un régime militaire en gouvernance pseudo-civile.
Dès lors, la formation politique pro-militaire n’a pas pu « exister » durant le régime du général Thein Sein (2011-2016). Elle n’a pas non plus su le faire à l’heure de la gouvernance NLD (2016-2021), ni même depuis le putsch du 1er février 2021. Le parti n’a que très peu de capacités mobilisatrices.
L’USDP n’est qu’une addition d’individualités issues de l’appareil de sécurité, se renouvelant élection générale après élection générale
La plupart des hommes appelés à exercer cette année les plus hautes fonctions de l’État et des assemblées parlementaires n’ont pas participé aux travaux de réflexion du parti. Ils ne sont donc liés à aucun programme, si ce n’est celui consistant à maintenir la centralité de l’institution militaire dans la gestion de la nation. Pour parvenir à cet objectif, le général Min Aung Hlaing a fait le choix d’obtenir une victoire absolue des candidats concourant sous l’étiquette de l’USDP. Aujourd’hui, il n’est pas question de partage du pouvoir. Plusieurs responsables de partis politiques ayant décidé de se prêter aux scrutins de 2025-2026 en font actuellement l’expérience à leurs dépens.
Bien qu’ayant bruyamment critiqué la situation monopartisane générée par les élections de 2015 et 2020, allant jusqu’à évoquer une « dictature démocratique de la NLD », voilà l’USDP en passe d’obtenir plus que la majorité absolue dans toutes les assemblées parlementaires. Non seulement les plus hauts cadres de l’armée, officiellement récemment rendus « à la vie civile », ont été élus, notamment à Nay Pyi Taw, mais les candidats estampillés USDP triomphent aux quatre coins du pays. Ils le font d’ailleurs savoir sur leurs comptes de réseaux sociaux, leur parti et la Commission électorale de l’Union n’ayant, eux, pas publié de décomptes publics.
L’USDP ne laisse que quelques miettes à ses rivaux
Sauf retournement de tendance radical lors des scrutins des 11 et 25 janvier, les assemblées parlementaires seront partout « vertes », la couleur de l’USDP. L’introduction de la proportionnelle pour élire certains des parlementaires de la chambre haute et des provinces n’aura rien changé à l’affaire, en dépit des promesses d’avant-campagne de la junte.
Les partis ethniques ne seront nulle part en situation de peser durant la nouvelle législature. Aucun des présidents de parlement et aucun des « chief ministers » (gouverneurs), même en cas d’élection par les assemblées des États et des régions si la Constitution de 2008 est rapidement amendée, n’est susceptible d’être issu de leurs rangs si l’USDP ne s’y prête pas ; pas même dans les États Rakhine et Shan, où des partis ethniques réalisent depuis longtemps de bons scores.
Même les partis historiquement implantés (ex. Parti du Tigre blanc – SNDP) ou pouvant s’appuyer localement sur un leader connu nationalement (ex. Dr Aye Maung du Parti national de l’Arakan – ANP) sont très largement défaits. Ces échecs sont durement ressentis par les intéressés. Très souvent, ils n’ont été possibles qu’avec des « votes » massifs en faveur de l’USDP provenant des citoyens autorisés à s’exprimer de manière anticipée (ex. étudiants, expatriés, soldats en opération…). L’amertume est audible. Elle a cependant des limites légales : critiquer les élections peut valoir de lourdes peines, notamment de prison.
Dans un tel contexte, les échecs de candidats de haut rang de l’USDP ont été rares le 28 décembre. On notera toutefois celui du général Aung Aung, ministre en chef de l’État Shan depuis janvier 2024, battu pour un siège à la chambre basse par un rival de l’Organisation nationale Pa-O (PNO), alliée à la junte. Là où les candidats de l’USDP auraient pu se trouver en difficulté, ils ont bénéficié de la multiplication des candidats des partis « ethniques » et/ou de l’apport conséquent de votes anticipés. Ces derniers constituent l’ultime outil de manipulation des résultats électoraux de cette année. Il est d’autant plus facile à employer que l’UEC n’a pas rendu public le nombre de suffrages « en attente » au niveau national et/ou dans les circonscriptions.
La taille du corps électoral est elle aussi sujette à caution
Les porte-paroles du régime militaire proclament qu’il y a cette année 24,2 millions d’électeurs. Étrange, au regard des participations passées et des données démographiques !
Par rapport aux deux dernières élections organisées par les militaires (2010, 2015), le corps électoral birman se serait contracté de 17,2 à 35,3 % par rapport à cette année ? Improbable ! Le chiffre est d’autant moins plausible qu’il contredit les données démographiques établies par le régime militaire actuellement en place. Selon son recensement de 2024, la population nationale était de 51,3 millions d’habitants ; or, selon les données onusiennes, les moins de 18 ans représentent 15,9 millions de personnes. Statistiquement, le corps électoral tourne donc autour d’une trentaine de millions d’électeurs, et non d’une vingtaine. Il serait ainsi supérieur de plus de 10 millions à celui affiché ces derniers jours par les commentateurs pro-junte. Un chiffre particulièrement élevé alors que l’opposition estime à 7 millions le nombre d’électeurs vivant dans des circonscriptions où la junte est incapable d’organiser toute votation.
Par conséquent, le taux de participation est très probablement bien en deçà des 52 % annoncés pour le premier tour de 2025 (6 millions de votants pour 11,6 millions d’inscrits). Il est vraisemblablement plus proche de celui, dramatiquement bas, de 1951-1952 que de celui observé au cours des quatre dernières décennies. À vrai dire, il est aussi fantaisiste que celui proclamé lors de l’endossement par référendum de la Constitution de 2008 (98,1 %).
Cette mobilisation très faible des votants met ô combien à mal les annonces triomphales des porte-paroles de l’USDP, qui proclament que leurs candidats ont remporté « au moins 80 % des sièges » ; 86,2 % à la chambre basse, selon une information rapportée par l’agence Associated Press.
Cela signifie simplement que l’USDP d’aujourd’hui entend faire au minimum aussi bien, en sièges, que tous ses devanciers. Certes, avec un taux de participation en baisse, mais celui-ci doit rester « présentable » dans la recherche de légitimité (inter)nationale, d’où la nécessité qu’il soit supérieur à la « moitié » du corps électoral, quitte à tricher sur sa taille. Dès lors, parmi les quatre dernières élections générales organisées par des régimes militaires, celles de 2025-2026 pourraient bien s’avérer les plus tronquées de toutes et n’offrir au parti arrivé au second rang national que le plus faible nombre de sièges de l’histoire de la Birmanie indépendante.
François Guilbert
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