
Une chronique birmane de François Guilbert
Pour la première fois depuis le coup d’État de février 2021, le ministre des Affaires étrangères en place à Nay Pyi Taw a été invité à se joindre le 12 juillet à une réunion avec ses pairs de l’ASEAN à Bangkok. Certes, celle-ci est encore statutairement « informelle », elle ne lui permettra pas d’assister à la plénière de Manille des 21 – 23 juillet mais elle a été souhaitée par les chefs d’État et de gouvernement de l’association des nations d’Asie du Sud-Est lors de leur dernier sommet à Cebu en mai.
Après les élections générales concoctées par les généraux putschistes en décembre 2025 – janvier 2026, Bangkok, Jakarta et quelques autres capitales ont jugé le moment venu de « recalibrer », pour reprendre la terminologie thaïlandaise, la politique régionale adoptée au printemps 2021. L’enjeu, selon ses promoteurs les plus empressés, n’étant rien de moins que de maintenir la Birmanie dans la famille aseanienne. Dès lors, il semble que ses généraux Min Aung Hlaing et Tin Maung Swe seront appelés probablement à se joindre tôt ou tard aux réunions de l’ASEAN, reste à savoir quand ?
La rencontre de Bangkok a visé à « briser la glace » avec le gouvernement militaire mis en place par le général Min Aung Hlaing
Rien ne dit que cela a bien été le cas ! Les premiers comptes rendus disponibles ne traduisent aucune chaleur dans les échanges, ni même d’avancées substantielles dans les discussions. L’atmosphère générale semble avoir été « wait and see ». Les interlocuteurs du général Tin Maung Swe sont d’ailleurs venus en premier lieu écouter ses arguments, en particulier sur le Plan à 100 jours de son gouvernement s’achevant à la fin juillet. Attention, les manières de dire les choses peuvent gravement indisposer ! L’hostilité manifestée ostensiblement aux 5PC par Nay Pyi Taw a été mal vécue. Brunei qui présidait l’ASEAN lors de son adoption s’en offusque tout particulièrement alors même que ses derniers mois Bandar Seri Begawan était plus conciliant vis-à-vis du régime militaire qu’en 2021 – 2022.
L’ex-ambassadeur de la junte à Pékin a néanmoins pu développer ses éléments de langage devant 8 de ses 10 « collègues », les ministres cambodgien et malaisien n’ayant pas fait les déplacements, et lors de 5 tête-à-tête (Thaïlande, Philippines, Brunei, Singapour, Vietnam). Autrement dit, depuis sa prise de fonction en avril 2026, le général Tin Maung Swe a rencontré à Nay Pyi Taw et/ou Bangkok 9 de ses « homologues ».
Manquent encore à l’appel le vice-premier ministre cambodgien Prak Sokhonn et le chef de la diplomatie du Timor Leste Bendito dos Santas Freitas. L’un et l’autre connaissent néanmoins l’argumentaire du régime militaire sur les 5 points de consensus (5PC), les efforts entrepris par le « gouvernement élu » pour promouvoir la paix, le développement et la démocratie disciplinée ou encore ses attentes en matière de « représentation égale » au sein de l’ASEAN. Le langage est si convenu que le général Tin Maung Swe apparaît comme un ministre de peu de poids et le porte-parole d’un gouvernement peu à même de composer avec ses voisins.
La Thaïlande à la manœuvre
Dans la préparation et la tenue des réunions des 12 et 13 juillet, la présidence philippine de l’ASEAN est apparue à la main du pays hôte. Cela s’est clairement manifesté lors d’une rencontre organisée à Pattaya avec quelques groupes ethniques armés.
En choisissant la station balnéaire de la province de Chonburi plutôt que la capitale, Bangkok a fait un choix géographique faisant obstacle à des contacts directs entre les « rebelles » et les délégations de l’ASEAN venues assister à la réunion informelle avec le général Tin Maung Swe. Elle a également fait en sorte que les interlocuteurs se limitent à quelques groupes armés (EAO) présents le long de la frontière occidentale du Royaume (Nouveau Parti de l’État Môn (NMSP), l’Union nationale (KNU), Parti national progressiste karenni (KNPP), Conseil de restauration de l’État Shan (RCSS)), à l’exception donc du Front national chin (CNF), adossé à la frontière indienne.
Exit donc les armées les plus influentes, basées notamment le long de la frontière bangladaise (AA), chinoise (AA, KIA) ou sous pressions politico-militaires de Pékin pour participer au processus de paix du général-président Min Aung Hlaing (MNDAA, SSPP/SSA, TNLA, UWSA). Exit aussi nombre d’acteurs ethniques et démocratiques fortement implantés à Chiang Mai. Ce choix en dit long sur une approche thaïlandaise visant plus à stabiliser ses confins, à lutter contre la criminalité organisée et une émigration non maîtrisée, qu’à apporter paix durable et développement à la Birmanie.
Les Thaïlandais proclament que la réunion de Pattaya n’est qu’une première étape
Elle n’en est pas moins représentative d’une diplomatie disposée à multiplier les gestes de bonne volonté vis-à-vis de Nay Pyi Taw sans pour autant obtenir des gestes en retour. Ainsi, tout en facilitant des échanges de Mme Lazaro en tête-à-tête avec quelques EAO, une première en 7 mois de présidence des Philippines, Bangkok a donné en parallèle du crédit au Comité de négociation pour la solidarité nationale et le rétablissement de la paix (NSPNC), mis sur pied par le général-président Min Aung Hlaing. Cette institution ne discute pourtant qu’avec des groupes armés en paix avec Nay Pyi Taw. Elle était de surcroît représentée à Pattaya par des acteurs de second rang (cf. général (cr) Zaw Oo Hla, U Hla Maung Shwe l’ex-conseiller du général-président Thein Sein).
Bangkok comme New Delhi ont parfois tendance à critiquer l’opposition démocratique pour son manque de leadership, d’unité et de coordination mais cela ne les empêche pas de discuter, eux-mêmes, avec des groupuscules armés peu représentatifs et de fait en paix avec le régime militaire. L’Inde vient ainsi d’organiser les 16 – 18 juillet un séminaire sur son modèle fédéral avec l’Alliance dite des 7 EAO, toutes signataires de l’Accord de cessez-le-feu national de 2015 et globalement en phase avec Nay Pyi Taw. Ces artifices servent les intérêts de la junte à court terme mais ils ne mènent pas à la paix civile. Ils n’empêchent pas non plus un dur retour aux réalités du terrain.
Pour assurer une désescalade symétrique des violences, il convient d’écouter, d’entendre les expressions politiques des groupes armés
Or ceux-ci sont bien plus unis et capables de définir des positions communes qu’on ne voudrait le croire, notamment en Thaïlande. Chins, Karens et Karennis l’ont rappelé avec force à l’Envoyée spéciale de l’ASEAN mais également la ministre des Affaires étrangères du gouvernement d’opposition lors d’un échange zoom, rapide et sans substance, tenu en marge des rencontres de Bangkok et Pattaya. Le 15 juillet, le jour de l’entretien avec la ministre du NUG Zin Mar Aung, leur plateforme politico-militaire commune, le Conseil de pilotage pour l’émergence d’une union fédérale démocratique (SCEF), a redétaillé leurs conditions d’entrée en discussions.
Si Bangkok entend être le principal pont entre l’ASEAN et la Birmanie mais également entre les parties en conflit, elle ne peut s’abstraire de ces réalités. Elle doit se montrer plus inclusive et ne pas se précipiter dans sa volonté de normaliser avec Nay Pyi Taw. Elle devra aussi compter avec une Malaisie qui entend conserver, elle aussi, un rôle politique important en poursuivant ses relations avec les oppositions. Le boycott, quoique silencieux, de la réunion de Bangkok par le ministre M. Hasan en est une preuve. A n’en pas douter, la visite en août du général-président Min Aung Hlaing à Bangkok à l’invitation du premier ministre Anutin Charnvirakul ne changera rien à la donne du terrain politico-militaire en Birmanie et aux divergences de vues entre pays membres de l’ASEAN sur la meilleure manière de faire pression sur Nay Pyi Taw.
La présidence 2027 de l’ASEAN a accueilli très fraîchement les éléments de langage de Nay Pyi Taw
Le ministre V. Balakrishnan s’est montré très direct et manifestement guère disposé à se contenter de propos diplomatiques sans engagements concrets. Il a explicitement fait savoir à son interlocuteur venu de Birmanie que la Cité-État attendait des avancées en matière sécuritaire, politique et humanitaire ; rien de moins que la mise en œuvre effective des 5PC arrêtés par l’ASEAN depuis plus de 5 ans.
Tout d’abord, il est attendu une « cessation permanente de la violence, en particulier vis-à-vis des civils ». Le message est clair : la Tatmadaw est responsable de l’escalade des conflits armés en s’en prenant tout particulièrement à des populations non belligérantes. Mais sans le dire explicitement, Singapour en appelle à un cessez-le-feu de l’appareil de sécurité conduit par les généraux Min Aung Hlaing et Ye Win Oo.
Sur le plan politique, les attentes sont toutes aussi explicites vis-à-vis de Nay Pyi Taw. Tous les prisonniers politiques, notamment Aung San Suu Kyi, doivent être relâchés. Le langage employé par le chef de la diplomatie singapourienne est totalement orthogonal à celui de son interlocuteur birman puisque les détenus ne sont pas reconnus comme des détenus de droits communs. Ils sont donc appelés individuellement et collectivement à revenir dans le champ politique et à participer à un dialogue inclusif de sortie de crise.
Sur le plan humanitaire, le jugement est tout aussi sévère. Il est exigé que l’agence de l’ASEAN en charge de la politique humanitaire régionale (AHA) soit « en mesure d’apporter son assistance à travers tout le pays là où sont les besoins, sans tenir compte des allégeances partisanes des territoires ». Autrement dit, la Tatmadaw utilise l’aide humanitaire comme une arme. Les agences des Nations unies et les ONG (inter)nationales le constatent amèrement quotidiennement.
Daw Aung San Suu Kyi ne peut demeurer dans son isolement total
Le sort de la lauréate du prix Nobel de la paix a constitué un important moment des discussions. Patelin, le général Tin Maung Swe a proclamé qu’il en est pris grand soin, « comme d’une parente, une sœur aînée ». Un message surjoué et peu convaincant. Pas de précision sur son lieu de détention, ses conditions carcérales, ni même son état de santé. Elle est soignée mais, au fait, pour traiter quels maux ?
A défaut de lui apporter une assistance médicale directe, les dirigeants de l’ASEAN veulent une rencontre en face-à-face avec La Dame au plus tôt. Ils forment le vœu que celle-ci intervienne lors du déplacement centré sur les questions humanitaires de l’Envoyée spéciale de l’ASEAN et ministre des Affaires étrangères des Philippines, Mme T. Lazaro, programmée pour le 4ème trimestre, possiblement avant le sommet des leaders de l’ASEAN en novembre. Mais d’ici là, il appartient à la « Birmanie » – terme employé par les Aseaniens pour parler du gouvernement du général-président Min Aung Hlaing – de montrer des « progrès concrets et visibles » de mise en œuvre des 5PC. En attendant, l’ASEAN et sa présidence veulent continuer de tenter de jouer un rôle de médiateur entre les parties en conflit.
Si Bangkok entend être le principal pont entre l’ASEAN et la Birmanie mais également entre les parties en conflit, elle ne peut s’abstraire de ces réalités. Elle doit se montrer plus inclusive et ne pas se précipiter dans sa volonté de normaliser avec Nay Pyi Taw. Elle devra aussi compter avec une Malaisie qui entend conserver, elle aussi, un rôle politique important en poursuivant ses relations avec les oppositions. Le boycott, quoique silencieux, de la réunion de Bangkok par le ministre M. Hasan en est une preuve. À n’en pas douter, la visite en août du général-président Min Aung Hlaing à Bangkok à l’invitation du premier ministre Anutin Charnvirakul ne changera rien à la donne du terrain politico-militaire en Birmanie et aux divergences de vues entre pays membres de l’ASEAN sur la meilleure manière de faire pression sur Nay Pyi Taw.
François Guilbert
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