
Une chronique de François Godement pour l’Institut Montaigne
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Xi Jinping a annoncé la purge de Zhang Youxia, qui lui succède immédiatement dans la hiérarchie du commandement militaire. Que signifie cette mise à pied, d’autant plus surprenante qu’elle touche un homme réputé proche du président chinois ? Dans quelle mesure la lutte contre la corruption n’est-elle qu’un prétexte politique ? En dressant l’inventaire des fausses conjectures et des hypothèses plus solides – quoique toujours incertaines quand elles portent sur un régime opaque – François Godement analyse les liens entre armée et parti et questionne les raisons du choix radical de Xi Jinping.
La purge, rendue publique, de Zhang Youxia, vice-président de la Commission militaire centrale (CMC) de Chine, et d’un autre de ses membres, le général Liu Zhenli, interroge de manière inédite sur les relations entre l’armée et le Parti en Chine. Il ne reste désormais que deux membres sur les sept nommés en 2022 au sein des deux CMC (le Parti communiste chinois, ou PCC, et l’État) qui contrôlent l’Armée populaire de libération (APL) : Xi Jinping lui-même, et le général Zhang Shengming.
Zhang Youxia était vice-président de ces deux institutions jumelles de la République populaire de Chine, et donc le militaire le plus haut placé après le commandant en chef Xi Jinping. Le survivant, Zhang Shengming – et ce n’est sans doute pas un hasard – était chargé depuis 2017 de l’inspection et de la discipline au sein de la CMC, plus communément appelée la lutte anticorruption.
Il est parallèlement vice-secrétaire de la Comité central pour l’inspection disciplinaire (CCID) du PCC et a succédé en octobre 2025 à l’autre vice-président de la CMC, le général He Weidong, lui-même purgé pour corruption. Selon les informations disponibles, cette purge aurait impliqué près de 200 officiers supérieurs.
Le seul précédent comparable remonte aux premières phases de la Révolution culturelle. De 1966 jusqu’à la chute du maréchal Lin Biao en 1971, la CMC disparaît largement du paysage public et sa composition réelle, au-delà de Mao et de Lin, devient opaque. Elle ne se reconstitue que lentement à partir de 1972. À cette époque, les appartenances formelles ne sont pas toujours annulées explicitement, mais elles sont rarement précisées a minima.
Sans jamais atteindre un tel niveau au sommet de l’APL, il ne s’agit pourtant pas de la première purge menée par Xi Jinping au sein de la hiérarchie militaire. Deux anciens vice-présidents de la CMC ont été purgés en 2015. Les détails étaient même particulièrement frappants dans le cas du général Guo Boxiong : on avait retiré de son domicile des camions entiers de billets de banque. Deux ministres de la Défense en exercice – un poste en réalité d’un rang inférieur – ont également été accusés de corruption.
La corruption est, bien entendu, à la fois un phénomène réel et un possible écran masquant des luttes politiques internes. Cette bifurcation est d’ordinaire difficile à apprécier dans un système opaque où la rumeur, à l’intérieur de la Chine, et les extrapolations des opposants politiques, à l’étranger, tendent à interpréter les événements comme des affrontements factionnels et comme des signes de défis majeurs à l’autorité de Xi Jinping.
Il ne faut pas douter de la réalité des accusations de corruption portées contre Zhang Youxia – ni de leurs implications en matière de loyauté personnelle, pour plusieurs raisons. D’abord, la corruption ordinaire est une caractéristique durable de la bureaucratie chinoise, et plus encore l’achat de postes et de promotions, phénomène endémique depuis l’époque impériale. L’éditorial en première page du Quotidien du Peuple en fait presque l’aveu : « Une couche de glace de trois pieds d’épaisseur ne se forme pas en un jour, et elle ne peut pas non plus être éliminée du jour au lendemain. La concentration actuelle des enquêtes sur la corruption ne signifie pas que la corruption augmente, mais que des couches plus profondes sont mises au jour ».
Pour les cinéphiles, il suffit de voir ou revoir un film de Li Lianying, L’Eunuque de l’impératrice (1991), qui met en scène les efforts voués à l’échec du fidèle serviteur de l’impératrice Cixi pour enrayer la corruption dans les achats de défense, y compris au sein de sa propre parentèle. La morale implicite du film est que la déloyauté envers sa propre famille fait de vous un paria social.
Il ne faut pas douter de la réalité des accusations de corruption portées contre Zhang Youxia – ni de leurs implications en matière de loyauté personnelle, pour plusieurs raisons.
Il y a seulement quelques mois, He Weidong, membre de la CMC, était tombé à son tour pour des accusations de corruption liées à la vente de promotions, en même temps que l’amiral Miao Hua.
Là encore, l’affaire était peut-être aussi politique : une rumeur accréditait l’accusation selon laquelle He aurait été suffisamment « modéré » dans la collecte de pots-de-vin pour créer un réseau de solidarité parmi ses subordonnés – ce que l’on pourrait qualifier de « clique anti-parti ». Il est certain qu’une grande partie du nouvel acte d’accusation relayé depuis le 25 janvier par les organes officiels chinois peut être lue comme une extension de ces charges de corruption. Avec tous les membres de la CMC de l’Armée populaire de Libération désormais purgés pour corruption, à l’exception de l’homme précisément chargé de la combattre, il est difficile de ne pas conclure à son caractère quasi universel au sein de l’armée.
Mais l’affaire va plus loin. Les accusations officielles contre Zhang Youxia et Liu Zhenli ajoutent des motifs politiques à la corruption proprement dite. Ils auraient, selon la formulation officielle, « gravement piétiné et sapé le système de responsabilité du président de la Commission militaire centrale, et fortement encouragé et aggravé des problèmes politiques et de corruption qui affaiblissent le leadership absolu du Parti sur l’armée ».
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