
L’Indonésie a commencé, samedi 24 octobre, à réduire ses livraisons de gaz naturel à Singapour. Une baisse d’environ 9 % des exportations acheminées par gazoduc, destinée officiellement à satisfaire les besoins énergétiques indonésiens. Mais derrière cette décision se dessine une question plus large : jusqu’où Jakarta est-elle prête à privilégier son développement industriel au détriment de ses partenaires régionaux ?
L’Indonésie a décidé de réserver davantage de gaz naturel à sa propre consommation. Depuis samedi 24 octobre, Jakarta réduit de 31 millions de pieds cubes par jour ses exportations vers Singapour, soit environ 9 % des volumes habituellement acheminés par gazoduc vers la cité-État.
La mesure, confirmée par Djoko Siswanto, directeur de l’autorité indonésienne des hydrocarbures SKK Migas, concerne deux zones productrices : les îles Natuna et Sumatra. Singapour est, à ce stade, le seul pays touché.
Batam d’abord, Singapour ensuite
La justification officielle est énergétique. Le gaz auparavant destiné à Singapour sera réorienté vers Batam, Bintan et plusieurs régions de Sumatra afin de sécuriser leur production d’électricité.
Le choix de Batam est particulièrement révélateur. Située à quelques kilomètres de Singapour, cette île indonésienne accueille une importante zone industrielle. Début octobre, elle a subi, avec plusieurs villes voisines, une panne électrique d’environ seize heures.
Jakarta entend éviter de nouvelles perturbations et soutenir le développement de son industrie. Le gouvernement du président Prabowo Subianto souhaite notamment renforcer les activités pétrochimiques nationales, très consommatrices d’énergie.
L’Indonésie utilise déjà environ 70 % de sa production de gaz sur son territoire et exporte les 30 % restants. Les autorités veulent désormais réexaminer certains engagements commerciaux pour répondre à la croissance de la demande intérieure.
Singapour peut-elle compenser ?
Pour Singapour, cette décision rappelle une dépendance stratégique : près de 95 % de son électricité est produite à partir de gaz naturel.
La réduction indonésienne ne représente toutefois pas 9 % de l’ensemble de sa consommation de gaz, mais environ 9 % des livraisons reçues d’Indonésie par gazoduc.
La cité-État dispose d’autres sources d’approvisionnement, notamment des importations de gaz naturel liquéfié (GNL), qui lui permettent de diversifier ses fournisseurs.
Aucune pénurie électrique ni hausse des tarifs directement liée à cette décision n’a été annoncée. Mais remplacer du gaz livré par gazoduc par des approvisionnements alternatifs pourrait, selon les conditions du marché, entraîner des coûts supplémentaires.
Singapour privilégie l’apaisement
À Singapour, la réaction se veut prudente. Dès le 23 octobre, Alan Heng, directeur général de Singapore GasCo, l’organisme chargé de centraliser les achats de gaz naturel du pays, a rappelé que l’Indonésie demeurait un « partenaire régional important » pour la sécurité énergétique de la cité-État.
Sans commenter directement les avertissements lancés par Jakarta, il a réaffirmé la volonté de Singapour de renforcer sa coopération énergétique avec ses voisins. Une position mesurée, alors que les contrats actuels de fourniture de gaz indonésien doivent arriver à échéance fin 2028.
Une décision également politique ?
Le calendrier intrigue. Le 21 octobre, le ministre indonésien de l’Énergie, Bahlil Lahadalia, avait évoqué la possibilité de ne pas renouveler certains contrats d’exportation vers les pays voisins. Il avait également mis en garde les États qui, selon lui, ne respecteraient pas suffisamment l’Indonésie.
Ces propos interviennent dans un contexte de tensions régionales provoquées par les incendies de forêt indonésiens, dont les fumées affectent notamment Singapour et la Malaisie.
La presse indonésienne s’interroge sur un éventuel lien entre ces critiques et la décision énergétique de Jakarta. Aucun élément officiel ne permet cependant d’affirmer qu’il s’agit d’une mesure de rétorsion.
L’explication avancée par les autorités demeure la priorité donnée aux besoins nationaux.
Au-delà de cette controverse, l’épisode révèle une fragilité des économies d’Asie du Sud-Est. Alors que la région cherche à renforcer son intégration et ses échanges énergétiques, chaque gouvernement reste tenté de privilégier ses propres besoins lorsque les ressources deviennent stratégiques.
Pour Singapour, la question n’est donc pas seulement de trouver du gaz supplémentaire. Elle est aussi de savoir jusqu’où elle pourra continuer à compter sur son grand voisin indonésien.
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