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Comment nourrir un dictateur

Date de publication : 28/02/2026
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Pol Pot aimait cuisiner, mais il a affamé son peuple, une chronique culinaire et sociétale de François Guilbert.

 

On sait les arrières cuisines politiques des dictateurs ô combien peu ragoutantes. Mais qu’elles étaient leur croûte ordinaire ? Que contenaient les casseroles et les chaudrons ayant nourri Saddam Hussein, Idi Amin Dada, Enver Hodja, Fidel Castro et Pol Pot ? Tous ces potentats sont aujourd’hui décédés mais le journaliste polonais Witold Szablowski a voulu le savoir. Pour cela, il a mené une longue enquête. Il est allé à la rencontre de leurs cuisiniers survivants. Une quête bien difficile. Ces femmes et ces hommes sont âgés. Et, ils n’ont pas nécessairement très envi que leurs relations passées, les complicités avec des dirigeants devenus largement honni dans leur propre pays, soient (re)mises en lumières.

 

L’ouvrage raconte avec délicatesse les odyssées politico-gastronomiques des cuistots des tyrans

 

A force de ténacité, une pincée d’intermédiaires dégotés localement et une bonne dose d’entregent, Witold Szablowski a réussi en habile conteur à gagner les confidences de l’Irakien Abu Ali, du Kenyan Otonde Odera, de Monsieur K. l’Albanais, des Cubains Flores et Amano et de la Cambodgienne Mme Yong Moeun.

 

Dans ce voyage culinaire à travers quatre continents, où le bon goût côtoie les pires horreurs du XXème siècle, c’est la maîtresse queue de Frère Pouk qui a guidé chaque pas du récit. La mise en bouche de tous les chapitres (hors-d’œuvre, petit-déjeuner, déjeuner, diner, dessert) a été faite de son parcours hors norme. Le découpage du manuscrit a même été conçu comme un clin d’œil aux codes culinaires concoctés par les Américains pour leurs opérations de bombardements aériens massifs et secrets dans l’Est du Royaume durant le second conflit indochinois (opération Menu (mars 1969 à mai 1970)).

 

L’histoire du cordon-bleu de Saloth Sar alias Pol Pot est celle d’une femme de milieu modeste de la province de Kampong Cham

 

Née en 1948, elle a rejoint les Khmers rouges dès 1967 et cuisina quatorze années durant pour le compte de Frère numéro 1. Décédée en 2020 à Anlong Veng, elle est demeurée fidèle au despote jusqu’à son trépas. Comme ses alter ego auprès d’autres satrapes, avec observation, psychologie et tour de main, Mme Yong Moeun a su se faire bien voir de son maître en lui préparant ses plats préférés alors même que son expérience de la cuisine était bien limitée. Rien de très extravaguant !

 

Le leader khmer rouge aimait, selon elle, les salades assaisonnées (cf. papaye à la mode thaïlandaise, mangue), la soupe de poisson aigre-douce mais aussi la boulangerie française ; héritage de son séjour hexagonal. Elle apprit donc à faire du pain pour son mentor. Ce dernier n’en aimait pas moins essentiellement les plats de son pays, à la grande différence, selon elle, du palais très occidentalisé du roi Norodom Sihanouk et d’un souverain se plaignant de tout ou presque.

 

A Paris comme dans la jungle, Saloth Sar puis Pol Pot aimaient cuisiner pour ses amis ou ses soldats selon sa cuisinière. Une praxis commune à bien des tyrans. Au travers de ces moments se créent des liens très personnels, à fortiori avec la personne qui prépare quotidiennement la tambouille du chef. Cette dernière entre dans l’intimité de son mangeur. Elle en connait les goûts, les habitudes, les peines de cœur mais aussi les problèmes anatomiques, les soucis récurrents de digestion et de sommeil. La relation peut être chahutée avec la compagne du leader. Cela n’a pas manifestement manqué avec la schizophrène Khieu Ponnary (1920 – 2003) dont les sauts d’humeur sont décrits.

 

Les intimités deviennent telles que plusieurs dirigeants khmers rouges ont épousé leurs « cuisinières » venues de la campagne à l’instar de Khieu Samphan (So Socheat alias Rin rencontrée à S-71, 1972) ou encore Nuon Chea (Ly Kimseng). L’épouse de Frère numéro 2 expliqua d’ailleurs ce choix par la peur des dirigeants khmers rouges d’être empoisonnés par leurs ennemis.

 

La deuxième femme de Pol Pot (1985 – 1998), Mea Son, appartenait, elle aussi, à cette catégorie des maisonnées. Pour autant, les conjointes les plus éduquées n’échappèrent pas aux fourneaux, individuels et collectifs, tout en exerçant de hautes responsabilités politico-administratives. Ce fut notamment le cas de Yun Yat la ministre de l’Information (1934 – 1997), épouse du ministre de la Défense Son Sen et exécuté avec lui ; ou encore de la ministre des Affaires sociales Ieng Thirith (1932 – 2015) mariée au ministre des Affaires étrangères Ieng Sary.

 

La cheffe de cuisine de Pol Pot fut aussi une diplomate khmère rouge de très haut rang

 

Envoyée par le Kampuchéa Démocratique à Pékin en 1975, elle y fut conseillère politique à l’ambassade. Épouse du chef de la mission diplomatique, Pich Cheang (1939 – 2004), elle fréquenta donc tout le gratin de la direction khmère rouge de son camp de base dans la province de Ratanakiri, après l’échec de la rébellion de Samlaut, jusqu’à son repli à la frontière thaïlandaise après l’invasion vietnamienne. Elle fréquenta le fringant et charmeur Pol Pot et l’homme affaiblit par le lymphome de Hodgkin auquel ses médecins chinois recommandaient de simples soupes (ex bouillons de poulet noir), des poissons frits ou séchés et dont une bonne partie de l’alimentation lui parvenait de Thaïlande en contrebande.

 

Ce parcours de vie laisse néanmoins à penser que Mme Yong Moeun fut la complice de Pol Pot dans ses moments de gourmandises mais également de ses crimes de génocide.

 

En lien avec le Bureau 870, le centre de commandement polpotiste, son rôle ne se limita pas à la popote de Pol Pot. Witold Szablowski aborde avec prudence et doigté les liens invisibles qui se tissent entre cuisiniers et autocrates. Dans le cas cambodgien, son exposé souligne combien l’accès à la nourriture a été au cœur de la révolution. L’Angkar décidait de tout, à commencer par les alimentations accessibles.

 

La faim a été un instrument politique d’asservissement mais également de conduite de la guerre

 

Cette dernière dimension est certainement celle qui a été la moins étudiée par les chercheurs et les journalistes. Si l’obsession de la direction khmère rouge pour l’autosuffisance alimentaire a, elle, été largement documentée, ici, l’auteur a recueilli un témoignage intéressant sur la conduite alimentaire des combats. Dans la gestion de la base arrière de la résistance, on voit toute l’attention portée aux habitudes alimentaires des minorités. La prise en compte de l’intérêt des Khmers Loeu pour la viande d’éléphant qui semble pourtant avoir rebuté personnellement Pol Pot.

 

Sont dépeints aussi la manière de s’’approvisionner en semis auprès des population environnantes ou encore les emports légers de nourriture, dans des sacs dédiés, pour mener sans gêne des embuscades, des opérations de reconnaissance ou de transit (ex. graines de citrouille, d’aubergine ou de margose). La conduite des opérations militaires dans la durée en zone de jungle a fait apparaître des besoins de disperser des caches d’approvisionnements et le besoin d’y trouver notamment un sel souvent difficile d’accès.

 

Enfin au travers de l’expérience personnelle de Mme Yong Moeun, on perçoit l’ampleur de l’improvisation des jeunes qui ont cherché à rejoindre les guérilléros. Ils n’emportaient généralement avec eux pas la moindre nourriture. Ils devaient la trouver en chemin. Ce fut donc souvent de manière frugale (fruits des bois) et au petit bonheur la chance. Oui, la guerre se fait en mangeant et, peut-être plus encore, en préparant les repas des lendemains !

 

Witold Szablowski : Comment nourrir un dictateur, Les Éditions Noir sur Blanc, 2024, 269 p, 23 €

 

François Guilbert

 

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