
Un guérillero poète face aux militaires
Il y a dix ans, Maung Saungkha a acquis une certaine notoriété (inter)nationale après avoir été poursuivi, puis condamné par la justice birmane, pour avoir proclamé dans un texte s’être fait tatouer sur le pénis un portrait du général Thein Sein, alors au pouvoir (Image, 2015). Le militant pour la liberté d’expression voue sans conteste une hostilité sans borne à la Tatmadaw et à ses généraux. Cependant, il n’a pas non plus hésité à rompre son compagnonnage avec la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi lorsqu’il a jugé la politique gouvernementale de la prix Nobel de la paix contraire à la liberté de la presse. Mais depuis le printemps 2021, et l’échec des manifestants pacifiques contre le coup d’État du général Min Aung Hlaing, le jeune homme a troqué ses engagements associatifs, les responsabilités au Comité de grève générale des nationalités (CGGN) et la littérature pour la lutte armée.
L’écrivain est devenu un chef de guerre résolu
En avril 2021, l’activiste connu et charismatique a fondé l’Armée populaire de libération bamar (BPLA). Son aura a permis de rassembler un millier de combattants. Née dans la région tenue par la 5ᵉ brigade de l’Armée de libération nationale karen, la BPLA a bénéficié de formations militaires initiales prodiguées par l’Armée de l’Arakan avant d’agir aux côtés de l’Alliance du Nord dans l’État Shan et les provinces centrales de Birmanie.
Au fil des années, la détermination guerrière du commandant Maung Saungkha ne s’est pas émoussée. Le trentenaire porte désormais l’uniforme pour signifier que le combat continue pour renverser la dictature militaire, un préalable à la construction d’un État fédéral démocratique débarrassé du chauvinisme bamar. Signe de ses choix combattants, le poète a été l’un des hommes clés de la constitution, en novembre dernier, de l’Alliance de la Révolution du Printemps (SRA).
Dix-neuf groupes de la résistance armée n’étant pas sous le commandement du gouvernement d’opposition (NUG) ont en effet décidé d’afficher leur volonté commune de coordonner leurs efforts militaires pour contenir les assauts de la Tatmadaw et repasser aussi vite que possible à l’offensive. Alliés à des insurgés chin, kachin, kayah, kayin, kokang, pa-o, rakhine, yao et aux Forces de défense du peuple (PDF), la BPLA et son chef ne sont pas sur le chemin de la désescalade des affrontements, et encore moins favorables à des négociations de paix avec la junte conduite par le général Min Aung Hlaing.
L’agenda martial du guérillero ne laisse plus guère de temps à l’écriture poétique
Depuis trois ans maintenant, Maung Saungkha admet ne plus être capable d’écrire de la littérature. Le recueil trilingue (anglais, birman, français) Par-delà les tranchées, concocté par l’association française Doh Atu, a donc rassemblé trente-deux textes rédigés pour la plupart antérieurement au putsch du 1ᵉʳ février 2021. Dans les thématiques de l’auteur, il y a d’ailleurs un avant et un après l’aggiornamento.
À la fin des années 2010, les textes faisaient affleurer les sentiments, ceux de la famille, de l’amour et de la vie quotidienne ; peu de sujets « politiques » à l’horizon. Après l’instauration par la force du Conseil de l’administration de l’État, le ton employé est désormais belliqueux et bien plus tourmenté. Est entonné le chant du départ (En marche vers la guerre, août 2021), mais plus encore le coût humain de la guerre de libération (Le poète partant en guerre ; octobre 2022).
Au fil des strophes transparaissent les jeunesses brisées, l’impossible bonheur au milieu des larmes (Mes larmes coulent encore, novembre 2022 ; Par-delà les tranchées, juillet 2023), les ruptures familiales (Morceaux 5, juillet 2021), la mort et le vent d’hiver. L’atmosphère se fait de plus en plus sombre, mais jamais au point d’abandonner le combat les armes à la main. De la camaraderie vantée au début de la lutte, on en vient à une expression de nostalgie dans l’énième poème de 2023. À cet univers sombre du rebelle contre la dictature et le conformisme, aux propos parfois crus, répond son pendant dans les illustrations en couleurs du peintre-chanteur Kyar Pauk, désormais installé en France après une odyssée vers Paris semée de bien des embûches, contées dans son autobiographie récente.
Maung Saungkha : Par-delà les tranchées, Doh Atu – Ensemble pour le Myanmar, 2026, 154 p., 6 €
François Guilbert
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