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Radicalités religieuses, au cœur d’une mutation mondiale

Date de publication : 04/03/2026
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La radicalité religieuse, ce phénomène si répandu, une chronique de François Guilbert

 

La radicalité religieuse n’est ni le propre d’une région, ni d’un culte. En associant à son ouvrage cinq universitaires experts de l’Asie (Adam Baczko (CNRS), Amélie Blom (Sciences Po Lyon), Christophe Jaffrelot (Sciences Po Paris), Aminah Mohammad-Arif (EHESS), Niklas Foxeus (université de Stockholm)), le spécialiste de la société israélienne et du conflit israélo-arabe Alain Dieckhoff en fait une brillante démonstration.

 

L’effervescence religieuse contemporaine est examinée au prisme de l’identitarisme chrétien en Europe et aux Amériques, de l’orthodoxie russe, de ses dimensions proches orientales (Arabie Saoudite, Égypte, Iran, Israël, Turquie), africaines, sud-asiatique, taleb, indopakistanaise et hindoue. Mais en consacrant un chapitre complet au nationalisme bouddhiste de Birmanie, l’ouvrage à dix-sept voix souligne combien les violences de masse sur les musulmans de la République de l’Union du Myanmar ont marqué les esprits du monde. Certes, l’étude présentée s’intéresse, pour l’essentiel, à la période antérieure au coup d’État du général Min Aung Hlaing mais elle n’en est pas moins instructive.

 

Pour saisir les dynamiques du radicalisme, il faut se consacrer aux temps longs

 

L’auteur suédois qui s’est intéressé à la Birmanie revient sur la construction identitaire depuis la période coloniale. De cette période, les mouvements nationalistes bouddhistes se sont nourris d’un discours de victimisation et de sentiments d’amertume vis-à-vis des Indiens puis des musulmans. Depuis 1906, l’Association des jeunes hommes bouddhistes (YMBA) en est des traits militants historiques. Pour ceux qui auraient encore des doutes, il n’y a qu’à lire les diatribes récentes de son président U Ye Htun et le communiqué panégyrique du 7 février 2026, publié à l’occasion de la remise rangounaise d’un doctorat honoris causa de complaisance au général Min Aung Hlaing.

 

L’analyse sociale désormais véhiculée sur les réseaux sociaux a peu évolué. On y retrouve notamment une vision des femmes selon lesquelles celles-ci sont un des maillons les plus faibles de la communauté bouddhique. A ce titre, Niklas Foxeus revient sur les nombreuses lois controversées sur le mariage, notamment celles édictées sous la présidence du général Thein Sein, les discours haineux sur les « races mélangées » (kapya) et plus largement sur les mobilisations contre l’extinction de la birmanité et du bouddhisme. Autant de thèmes que l’on a vu revivifier depuis le 28 octobre dernier et le lancement de la campagne électorale des élections – militaires de 2025 – 2026.

 

Les modes de mobilisation ont, eux aussi, peu changé. Ils sont fréquemment publicides et peu argumentés doctrinalement. On est bien loin de la radicalité « scripturaire » véhiculée dans le monde sunnite indopakistanais, dépeint par Amélie Blom et Aminah Mohammad-Arif (Ahl-iHadith, Deoband, Tablighi Jama’at, Barelwi, Jama’at-i-Islami). Certes, aujourd’hui, les vindictes bouddhistes birmanes ne prennent plus les formes numérologiques de la décade précédente : par exemples, les expressions de 2012 – 2013 du Mouvement 969 en réponse complotiste à un supposé affichage du chiffre 786 comme étant dans des magasins l’expression visant à transformer la Birmanie en un prochain État islamique.

 

Le mouvement Ma Ba Tha et les sermons enflammés du moine U Wirathu ne tiennent plus, sous leurs formes passées, le haut du pavé. Le religieux de Mandalay, incarcéré d’octobre 2020 à septembre 2021, s’est fait plus discret mais pas moins sympathisant de la junte actuellement au pouvoir. Cette dernière l’a d’ailleurs honoré en 2022 d’un titre honorifique de la patrie. En retour, le moine rappelait encore en janvier 2026 ses grandes attentes vis-à-vis des autorités appelées à gouverner le pays après les dernières élections générales.

 

En attendant, la multiplication des milices au service du pouvoir militaire dans les États et les régions donnent un réceptacle opérationnel à la radicalité religieuse et à l’élaboration de violences armées contre tous ceux qui s’opposent, pacifiquement ou par la voie des armes, au monopole du pouvoir de la Tatmadaw. Cette histoire de la guerre civile, de ses dimensions culturelles et religieuses est encore à écrire, notamment dans ses expressions anti-chrétiennes mais aussi quand la Tatmadaw fait le choix de s’agencer avec des groupes islamiques combattants (cf. ARSA) pour contrer territorialement les nationalistes bouddhiques rakhines de l’Armée de l’Arakan.

 

La radicalité religieuse a aussi nombre de fondements et ramifications économiques

 

Niklas Foxeus évoque cela en parlant des rivalités commerçantes pré et postcoloniales entre Bamars et Chettiars. Son collègue français Christophe Jaffrelot va beaucoup plus loin sur ce point en plongeant dans le détail des organisations nationalistes hindous au cœur des soutiens apportés au premier ministre Narendra Modi. Le chercheur français met en lumière la détermination politique et l’ampleur du quadrillage social opéré depuis près d’un siècle.

 

Là aussi, on revient à la période précoloniale quand l’Organisation des volontaires nationaux (RSS) se met en place à partir de 1925 mais le chercheur du Sciences Po montre en premier lieu les alliances et le degré d’imbrication des réseaux bâtis au cours de la dernière décennie avec le Parti du peuple indien (BJP) au pouvoir à New Delhi sans discontinuer depuis mai 2014. Leur volonté commune de créer une nation hindoue (Hindu Rashtra) s’est traduite par un véritable noyautage de la société en multipliant les formes de regroupements (ex. associations caritatives, mouvements de femmes, organisations socioprofessionnelles, syndicats, vétérans de l’armée, vigilantistes religieux…).

 

Ces structures s’avèrent tout à la fois secrètes dans leur monde d’organisation et très visibles par leurs modes opératoires, y compris en recourant à des violences intercommunautaires ou à des coercitions endogamiques de castes. Les expressions antichrétiennes et antimusulmanes de ces organes sont légion. Des dynamiques politiques n’ont eu de cesse de prospérer avec la neutralité de l’État, à l’échelle nationale et des États, et plus encore du fait de la bienveillance du BJP au pouvoir.

 

Une donne radicale que les autorités indiennes n’aiment pas voir mise en lumière

 

Elle vaut d’ailleurs aux journalistes, aux chercheurs en sciences sociales et aux défenseurs des droits de l’homme qui s’y intéressent de « trop près », tracas administratifs et judiciaires, voire expulsions pour leurs auteurs non-nationaux. C’est d’autant plus aisé que la police, la mouvance nationaliste et religieuse ont tissé des liaisons étroites. A ce titre, le Bajrang Dal, créé en 1984 pour mobiliser les hindous dans les disputes interconfessionnelles relatives au site religieux d’Ayodhya (Uttar Pradesh), n’est pas sans rappeler la milicisation de la guerre civile à l’œuvre en Birmanie, que l’on a également connu au Sri Lanka.

 

Au-delà de l’organisation des violences victimaires, C. Jaffrelot a raison de rappeler que celles-ci se complètent par l’ordonnancement de protections judiciaires octroyées par des « réformes » de circonstances portées par les gouvernements et les législateurs. C’est à la déconstruction de l’idée webérienne de l’État à laquelle on assiste ainsi. Cette histoire démontre aussi que la conquête du pouvoir par la société peut précéder celle de la capture de l’État ; la prise en main du pouvoir central venant parachever par l’ordre administratif et juridique la reconnaissance d’une nouvelle identité politico-religieuse nationale. Cela prend du temps.

 

Certes, la dynamique indienne est singulière mais elle ne pourra pas « s’achever » sans bousculer l’ordre de ses voisins d’Asie du Sud et du Sud-Est et leurs États de droit, déjà bien malmené. Un effet de ruissellement qui n’est pas propre à l’hindouisme mais qui nous rappelle, preuves à l’appui, que les États « profonds » ne sont jamais totalement immuables.

 

Alain Dieckhoff (ed.) : Radicalités religieuses, au cœur d’une mutation mondiale, Albin Michel, 2025, 343 p, 24,90 €

 

François Guilbert

 

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