
De retour de France, où il a rencontré son homologue Jean-Noël Barrot le 24 février, le ministre thaïlandais des Affaires étrangères, Sihasak Phuangketkeow, répond en exclusivité à Gavroche.
Monsieur le ministre, vous connaissez bien la France. Vous y avez été ambassadeur. Quel a été votre message prioritaire au gouvernement français ?
La France est un acteur mondial majeur, une voix importante au sein de l’Union européenne et un partenaire clé dans la région Indo-Pacifique ainsi que dans l’ASEAN. Plus important encore, la Thaïlande et la France partagent des valeurs fondamentales qui nous tiennent profondément à cœur, qu’il s’agisse de la démocratie, des droits humains, du multilatéralisme ou d’un ordre international basé sur des règles. Ces principes sont essentiels pour la Thaïlande, surtout en cette période d’incertitude mondiale croissante et de défis géopolitiques complexes. Dans ce contexte, les pays partageant ces valeurs doivent collaborer encore plus étroitement. La Thaïlande apprécie grandement le rôle actif, constructif et constant de la France dans la région Indo-Pacifique, en particulier ses contributions au développement durable.
Notre partenariat repose sur une histoire longue et riche. L’année dernière a marqué les 340 ans du premier contact entre la Thaïlande et la France et, cette année, nous célébrons le 170ᵉ anniversaire de nos relations diplomatiques, faisant de la France l’un des partenaires européens les plus anciens de la Thaïlande. Aujourd’hui, nos liens sont larges, dynamiques et véritablement multidimensionnels. Le dialogue politique se nourrit d’échanges réguliers et de visites de haut niveau qui maintiennent un fort dynamisme et favorisent la compréhension mutuelle, réaffirmant l’importance que chaque partie accorde à cette relation et fournissant une orientation stratégique pour la coopération future.
Pour vous, la France est un partenaire particulier ?
Ce qui distingue vraiment les relations Thaïlande–France, c’est qu’elles vont bien au-delà des interactions gouvernement à gouvernement. Au cours de la dernière décennie, plus de 300 entreprises françaises ont investi en Thaïlande, contribuant à la création d’emplois, au développement des compétences et au transfert de technologies avancées. Parallèlement, les entreprises thaïlandaises étendent de plus en plus leur présence en France, comme Thai Union Group, qui vient d’accroître son investissement en Bretagne et emploie plus de 800 salariés locaux français. Cela reflète une confiance croissante et un dynamisme économique bilatéral.
Ces liens commerciaux sont complétés par des relations solides entre les peuples, une coopération dans l’éducation et la culture, ainsi qu’une collaboration étroite dans le domaine scientifique et de la recherche, formant ensemble une base résiliente qui soutient notre partenariat indépendamment des fluctuations mondiales.
Pour l’avenir, nous croyons fermement que notre amitié de longue date doit être orientée vers le progrès. Une grande partie de notre coopération reflète déjà cette approche prospective. La Thaïlande et la France travaillent ensemble dans des domaines de pointe tels que l’aérospatiale, l’aviation, la technologie des satellites, la science et l’innovation, la cybersécurité, l’intelligence artificielle et la transition écologique. La durabilité est une priorité partagée, nos deux pays cherchant à concilier croissance économique, responsabilité environnementale et inclusion sociale.
Cette relation franco-thaïlandaise est destinée à durer ?
Nous commémorons cette année le 170ᵉ anniversaire des relations diplomatiques entre nos deux pays (formellement établies le 15 août 1856 par la signature du Traité d’amitié, de commerce et de navigation entre le Siam et la France ). Mais maintenant, nous regardons vers l’avenir. Notre objectif est d’investir dans les personnes à travers l’éducation, la formation, la recherche et l’innovation, ce qui contribuera à stimuler la croissance à long terme, renforcer la résilience et préparer nos sociétés aux défis futurs. La Thaïlande valorise l’expertise et l’expérience de la France et voit un grand potentiel pour approfondir la collaboration dans ces secteurs stratégiques.
En résumé, la Thaïlande considère la France non seulement comme un ami historique, mais aussi comme un partenaire vital pour l’avenir, avec lequel nous sommes prêts à travailler étroitement pour promouvoir la stabilité, la prospérité et les valeurs communes au niveau régional et mondial.
La France est l’un des principaux partenaires de la Thaïlande en Europe, et je le dis non seulement en ma qualité actuelle, mais aussi d’expérience personnelle, ayant servi comme ambassadeur de Thaïlande en France de 2016 à 2018. Ces années à Paris m’ont permis de voir de première main comment fonctionne notre partenariat, non seulement lors de réunions formelles, mais aussi à travers des échanges quotidiens fondés sur la confiance et le respect mutuel. Ce qui m’a le plus impressionné en France, c’est la qualité du dialogue. Les conversations étaient toujours ouvertes, réfléchies et tournées vers l’avenir. Que ce soit au Quai d’Orsay, à l’Assemblée nationale ou lors de déjeuners de travail qui s’étendaient souvent à des discussions approfondies, il y avait une véritable volonté d’écouter et de collaborer en partenaires égaux.
La France comprend l’Asie du Sud-Est et s’engage auprès de l’ASEAN de manière respectueuse et constructive. La Thaïlande apprécie profondément le soutien constant de la France à l’ASEAN et à la centralité de l’ASEAN, des principes essentiels pour la stabilité et la coopération régionales.
La sécurité régionale est un autre domaine où la France se distingue comme partenaire de premier plan. Elle a toujours montré sa disponibilité à coopérer sur la sécurité maritime, les cybermenaces, les arnaques en ligne et d’autres défis émergents auxquels l’Asie du Sud-Est et l’Indo-Pacifique sont confrontés, des enjeux complexes et évolutifs qui nécessitent confiance, coordination et vision à long terme. La France aborde ces questions avec sérieux et patience stratégique, ce que la Thaïlande apprécie grandement.
Un dossier important est en train d’être négocié à Paris : celui de l’entrée de votre pays dans l’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économique…
Ce dossier est décisif pour la modernisation de notre royaume, et la France nous aide. Pendant mon mandat à Paris, j’ai fait de la visibilité et de la crédibilité de la Thaïlande au sein de l’OCDE une priorité. J’ai collaboré étroitement avec les responsables français et les représentants de l’OCDE pour mieux comprendre les normes, disciplines et attentes. Nous avons travaillé à étendre la participation de la Thaïlande aux comités et dialogues politiques de l’OCDE, notamment dans les domaines de la gouvernance, de la lutte contre la corruption, de l’économie numérique et du développement durable, afin que la Thaïlande soit perçue non pas comme un acteur extérieur, mais comme un partenaire sérieux et engagé.
Sur le plan européen, la France joue également un rôle constructif dans le soutien aux négociations sur l’accord de libre-échange Thaïlande–UE. Pour la Thaïlande, cet accord ne se limite pas aux chiffres commerciaux : il s’agit de moderniser notre relation économique avec l’Europe, de renforcer les chaînes d’approvisionnement résilientes et de réaffirmer notre engagement en faveur d’un commerce ouvert et fondé sur des règles, ce qui donne à la voix de la France au sein de l’Union européenne un poids considérable.
Pour toutes ces raisons – stratégiques, économiques, régionales et personnelles – la France n’est pas seulement un partenaire important pour la Thaïlande en Europe, elle est un partenaire particulièrement pertinent et digne de confiance dans l’environnement stratégique actuel.
Le récent conflit avec le Cambodge a donné de votre pays une image problématique. La Thaïlande est-elle prête à avancer vers une paix durable ?
Le strict respect de la Déclaration conjointe signée le 27 décembre dernier, qui a conduit au cessez-le-feu, montre qu’au-delà de tout, la Thaïlande désire une paix durable avec le Cambodge comme avec tous ses voisins. Le cessez-le-feu actuel reste fragile, avec plusieurs provocations sur la frontière. Des déclarations incendiaires et de fausses accusations continuent d’être relayées dans les médias par des responsables cambodgiens de haut niveau, ce qui est regrettable et ne contribue pas à réduire les tensions, comme nous l’avons tous deux convenu.
Un exemple est l’allégation infondée répétée par le Premier ministre Hun Manet selon laquelle la Thaïlande occupe le territoire cambodgien, ce qui est loin de la vérité puisque nous respectons pleinement la Déclaration conjointe. Néanmoins, la Thaïlande n’est pas seulement prête à œuvrer pour une paix durable, elle pratique activement la retenue et un comportement responsable. Nous continuons à rechercher des actions sincères de la part de l’autre partie et exploitons pleinement nos canaux de communication bilatéraux.
Les récentes élections législatives thaïlandaises ont été entachées d’accusations d’achat de votes dans le Royaume. Pouvez-vous confirmer que des enquêtes auront lieu ?
Les 60 jours dont dispose la Commission électorale (ECT) pour approuver les résultats des élections du 8 février constituent la période prévue pour examiner toutes les irrégularités et les plaintes formelles associées, ce qui signifie que des démarches pour lancer des enquêtes formelles sont en cours. Ces procédures sont mises en place pour garantir un résultat légitime et reflétant la volonté du peuple. Comme cela a été le cas à de nombreuses reprises, les élections ont été observées par des délégations d’observateurs venus du monde entier.
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