
L’arrivée à Pattaya du porte avions Abraham Lincoln et de ses 5 000 marins nous renvoie aux archives américaines de la station balnéaire Thaïlandaise. Des archives que nous avons exploré. Récit en trois épisodes.
Épisode 2 : Rest and Recreation : que veut dire ce terme américain ?
Dans le langage militaire américain, l’expression Rest and Recreation (souvent abrégée R&R) revient fréquemment. On la retrouve dans les récits de soldats, les films de guerre et les articles de presse. Pourtant, derrière ces deux mots se cache bien plus qu’une simple « pause détente ». Il s’agit d’un dispositif officiel conçu pour permettre aux militaires de récupérer physiquement et psychologiquement au milieu d’un déploiement long et éprouvant. Voici ce que signifie réellement ce terme, d’où il vient et comment il a évolué.
Définition et signification du terme
R&R est l’abréviation de Rest and Recuperation (repos et récupération). On rencontre aussi les variantes Rest and Relaxation ou Rest and Recreation.
Il s’agit d’une permission spéciale accordée aux militaires déployés loin de chez eux, dans des zones de combat ou lors de missions longues et isolées. Cette période ne compte généralement pas dans le crédit de congés annuels. Son objectif principal est de permettre au soldat de se reposer et de se ressourcer ; réduire le stress et la fatigue accumulés ; maintenir le moral et l’efficacité opérationnelle.
Contrairement à un congé ordinaire, le R&R est un outil de gestion de la force : l’armée considère qu’un soldat qui a pu « décrocher » pendant quelques jours revient plus opérationnel.
Les origines historiques du concept
Les racines du R&R remontent à la Seconde Guerre mondiale. L’armée américaine développe alors des programmes de Special Services destinés à maintenir le moral des troupes (cinéma, sports, spectacles, clubs). Après la guerre, ces efforts se poursuivent à travers le réseau Morale, Welfare and Recreation (MWR).
C’est pendant la guerre de Corée (1950-1953) que le programme prend une forme institutionnelle. À la fin de décembre 1950, l’armée américaine en Extrême-Orient lance officiellement le Rest and Recuperation Program. Les soldats peuvent alors bénéficier de quelques jours de permission, le plus souvent au Japon. Des centres de R&R sont créés et des avions militaires organisent les rotations.
Ce système répond à une préoccupation à la fois scientifique et militaire : prévenir l’épuisement de combat (combat fatigue) et éviter l’effondrement du moral.
L’âge d’or pendant la guerre du Vietnam
Le R&R atteint son apogée durant la guerre du Vietnam. Les militaires américains pouvaient bénéficier d’une période de R&R au cours de leur tour de service, généralement d’une année.
La durée et les modalités variaient selon les périodes et les destinations, avec généralement plusieurs jours de permission hors du Vietnam. Les principales destinations étaient : Bangkok, Hong Kong, Tokyo, Taipei, Singapour, Manille, Kuala Lumpur, Penang, Hawaï, Sydney.
Pattaya occupait une place particulière : proche de la base d’U-Tapao, la station balnéaire était elle aussi très fréquentée par les militaires américains en permission, sans apparaître au même titre que Bangkok parmi les grandes destinations internationales du programme R&R.
Il existait aussi des lieux de R&R “in-country”, au Vietnam même, notamment dans la région de Danang — sur la plage que les Américains surnommaient “China Beach” — et à Vung Tau.
Le programme était massif : de nombreux soldats étaient transportés vers les destinations de R&R à bord de vols assurés notamment par des compagnies aériennes civiles sous contrat avec le gouvernement américain, dont Pan Am. Pour beaucoup de GIs, ces quelques jours représentaient la seule parenthèse de normalité dans une année de guerre. Bangkok et les destinations asiatiques étaient particulièrement prisées des soldats célibataires, tandis qu’Hawaï attirait ceux qui pouvaient y retrouver leur conjoint.
Aujourd’hui : un concept toujours d’actualité
Le R&R n’a pas disparu avec la fin de la guerre du Vietnam. Son principe — offrir aux militaires une période de repos au cours d’un long déploiement — perdure toutefois sous différentes formes.
Lors des opérations en Irak et en Afghanistan, les militaires déployés pour des tours de 12 mois pouvaient bénéficier d’une permission de mid-tour leave (jusqu’à 15 jours, hors temps de transport) pour rentrer aux États-Unis ou en Europe.
Parallèlement, le réseau MWR et les Armed Forces Recreation Centers (hôtels et resorts réservés aux militaires et à leurs familles, comme le Hale Koa à Hawaï ou le New Sanno à Tokyo) perpétuent l’idée de repos et de loisirs organisés pour le personnel en service.
Rest and Recreation (ou Rest and Recuperation) n’est pas un simple synonyme de « vacances ». C’est un dispositif militaire structuré, né de la nécessité de préserver la santé mentale et physique des soldats dans des contextes de guerre prolongée. Institutionnalisé officiellement pendant la guerre de Corée, popularisé à grande échelle pendant le Vietnam, le concept continue d’exister aujourd’hui sous des formes adaptées aux conflits modernes.
Au-delà de sa dimension pratique, le R&R a aussi laissé une empreinte culturelle et économique durable dans plusieurs pays d’Asie, où les permissions des soldats américains ont contribué à transformer certaines villes en destinations touristiques. Un terme militaire, donc, mais aussi un fragment d’histoire sociale et géopolitique.
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