
Le 16 mars, les 373 parlementaire élus le 28 décembre, les 11 et 25 janvier et les 110 militaires désignés par le chef de l’armée le 11 février à la chambre basse (Pyithu Hluttaw) ont tenu leur première session à Nay Pyi Taw. Dans la même matinée, ils ont prêté serment, proposés des noms pour la présidence et la vice-présidence de l’assemblée, endossé ces choix et écouté un bref discours du vainqueur.

100 % des élus et des nommés étaient présents dans l’hémicycle
Un ratio symbolique mais bien utile à un régime militaire interrogé sur la légitimité et la représentativité des mandants. Préalablement à la campagne, la junte dû expliquer que le quorum serait sans conteste atteint le jour venu de l’élection du président de la République, et cela en dépit d’un nombre historiquement élevé de circonscriptions où les électeurs n’ont pu se rendre aux urnes (20,3 % des townships).

Acheminés en bus tous ensemble à la Pyithu Hluttaw dans une capitale hypersécurisée, les parlementaires en uniformes nationaux ont commencé leur ballet bien ordonnancé par se choisir un premier maître de cérémonie. Deux candidats se sont affrontés pour ce rôle procédural : le Docteur Nanda Kyaw Swar, député de Rangoun issu du Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP), et Sai Sein Win élu d’une circonscription du sud de l’État Shan venu des rangs du Parti des Tigres blancs (SNDP).
Sans surprise, l’homme d’affaires sexagénaire associé à la formation politique relais de l’armée s’est imposé avec 92 % des voix. Rien de surprenant à cela ! L’USDP a emporté 87,8 % des sièges en compétition et l’intéressé en est un des cadres depuis 2010. Il a d’ailleurs été vice-président de la commission des lois de 2011 à 2016 et vice-président de la Pyithu Hluttaw lors de la deuxième législature de la constitution établie en 2008. Si civil il est, il n’en est pas moins le fils du général Tin Pe, un compagnon de route du général Ne Win, de son coup d’État en 1962 jusqu’au milieu des années 80. Un relais donc fidèle à la Tatmadaw et à son chef depuis plus d’une décennie.
Cependant, il faut bien donner quelques signes de pluralité dans la « démocratie multipartite dirigée » du général Min Aung Hlaing. Au Docteur Nanda Kyaw, il a été donc « opposé » un candidat d’un parti ethnique. Les 27 voix données à l’élu shan dont 7 venant de son propre parti ont pu laisser croire qu’il a fait l’unanimité parmi les dix partis ethniques représentés à la Pyithu Hluttaw. A vrai dire, il ne s’est agi que d’une manœuvre orchestrée à l’avance. Elle en dit d’ailleurs long sur la bicéphalie d’une société birmane où se feraient face-à-face Bamars et 134 ethnies minoritaires. En tout état cas de cause, le vainqueur a, semble-t-il, fait le plein des voix de l’USDP, des officiers désignés et du Parti de l’unité nationale (NUP), héritier de la formation politique (BSPP) à laquelle fut longtemps affilié le père du Docteur Nanda Kyaw Swar.
Les trois premiers élus en responsabilités de la chambre basse sont ethniquement bamars
Ils ont également en commun d’être des hommes, liés de longue date à l’USDP et âgés de plus de soixante ans. Leurs parcours politico-militaires les ont même conduits à exercer de très importantes responsabilités à l’époque du régime du général Thein Sein qui a précédé le gouvernement civil d’Aung San Suu Kyi. C’est tout particulièrement vrai pour les septuagénaires propulsés à la présidence et la vice-présidence de la Pyithu Hluttaw, les généraux Khin Yi (73 ans) et Maung Maung Ohn (75 ans) ; choisis, eux, sans vote car sans concurrents. L’USDP entend gouverner, seul, sans rival et rassemblé autour de ses officiers généraux.
Les deux hommes ont non seulement exercé des fonctions ministérielles et de gestion des appareils répressifs, de chef de la police (2002 – 2011) puis ministre de l’Immigration et des populations pour le premier (2011 – 2015) ; de vice-ministre de l’Intérieur (2013 – 2014) et gouverneur de l’État Rakhine (2014 – 2016) pour le second. Ils n’ont pas été seulement les chevilles ouvrières d’un régime militaire vieillissant il y a dix à quinze ans, ils ont également été au cœur du coup d’État de 2021.
Le général Maung Maung Ohn fut tour à tour ministre du Tourisme (février – août 2021) puis ministre de l’Information (2021 – 2026). Quant au général Khin Yi, avant de prendre les rênes de l’USDP en octobre 2022, il retourna à la tête du ministère de l’Immigration, dès la prise du pouvoir par le général Min Aung Hlaing en 2021.
Ceux qui les ont proposés aux choix de leurs pairs pour la présidence de la Pyithu Hluttaw ont des profils tout à fait similaires. Les quatre parrains s’étant exprimés (Dr Pwith San (Etat Shan), U Than Tun (région de Pathein), U Thet Pon (région de Sagaing), U Hla Swe (territoire de Nay Pyi Taw) sont issus des rangs de l’USDP. 3 sur 4 ont été si actifs à l’installation du Conseil de l’administration de l’Etat (SAC) du général Min Aung qu’ils ont été placés sous sanction de l’Union européenne : le colonel Thet Pon (chef du bureau des opérations spéciales de Rangoun puis de Nay Pyi Taw, 2020 – 2025) et le général Maung Maung Ohn en 2022 et, en 2023, le docteur Pwint San (ministre du Commerce puis du Travail, 2021 – 2023). Le colonel Hla Swe dit Bullet Hla Swe mériterait, lui aussi, de figurer sur cette liste des sanctionnés, tant l’homme aux verbes hauts s’est illustré en soutien résolu de la milice sanguinaire Pyusawhti.
Les présidents de la chambre sont des parlementaires novices
Retirés de fraiche date de l’armée, les généraux Khin Yi et Maung Maung Ohn n’ont aucune expérience parlementaire. Ils exercent pour la première fois un mandat d’élu. Ils ne sont pas des hommes de lois. Ils sont des liges du général Min Aung Hlaing, une personne de leur génération. Le chef de la junte à qui l’on prête des aspirations à devenir le chef de l’État début avril a lui-même 69 ans.
Autrement dit, dans un pays où l’âge médian de la population se situe à 28 – 29 ans les dirigeants les plus éminents ont déjà vécu au-delà de l’espérance de vie moyenne de leurs compatriotes. Les deux prédécesseurs du chef de la junte à la tête de l’Etat sont d’ailleurs toujours de ce monde : le général Thein Sein a dépassé les 80 ans et le général Than Shwe les 93 printemps.
Les généraux Khin Yi et Maung Maung Ohn proclament détenir leur mandat du peuple. Cependant, ils ont pris soin de se présenter dans des circonscriptions sans aucun risque. Ils sont tous les deux des élus de la capitale (circonscriptions de Zeyathiri où est le ministère de la Défense et Tatkon). Le général Khin Yi n’a même pas cherché à se représenter là où il a été défait en 2020 (Rangoun – township de Seikkyi Kanaungto) par un militant de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD). En effet, il y a cinq ans U Tin Tun Naing avait gagné là sans difficulté son deuxième mandat consécutif contre celui qui n’était alors que le vice-président de l’USDP.
Depuis, le général Khin Yi a gagné du galon. Il s’est montré un opposant résolu à la NLD et à sa cheffe, organisant plus d’une vingtaine de manifestations de rues contre le pouvoir d’Aung San Suu Kyi en 2020 – 2021, contestant avec force le résultat des élections générales du 8 novembre 2020 défavorable à sa formation politique. Aujourd’hui il est probablement parvenu à l’acmé de son rôle institutionnel. Certes, il est destiné à présider la chambre bicamérale (Pyidaungsu Hluttaw). A mi-mandat de la législature fin 2028, comme c’est la règle, il succèdera à son compère de la chambre haute qui a été élu à la tête de l’Amyotha Hluttaw le 18 mars, le général Aung Lin Dwe. Il pourra ainsi peser sur la période cruciale qui précédera les prochaines élections générales prévues par les militaires en 2031.
Pas sûr toutefois que d’ici là il soit encore le président de l’USDP ! En Birmanie, le pouvoir politico-militaire se partage peu. Il sera effet bien difficile au général Khin Yi d’espérer prendre la suite à la présidence de la République d’un général Min Aung Hiang, par exemple, ce dernier étant plus jeune que lui d’une demie-décennie. En attendant, le premier discours prononcé par le nouveau président de la Pyithu Hluttaw n’a pas impressionné par sa forme et son contenu. Au perchoir, le texte a été lu d’une voix monocorde. Il était strictement solennel, non-programmatique ; son auteur se contentant d’appeler à l’unité parlementaire et à la responsabilité collective. On est très loin des promesses faites le 13 mars par le général Min Aung Hlaing lors du Forum sur l’aube d’un nouvel État promettant l’ouverture d’un nouveau chapitre de l’histoire de la République de l’Union du Myanmar mené « dans un nouvel état d’esprit, avec de nouvelles personnes, de nouvelles méthodes et de nouvelles idées ».
François Guilbert
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