
Une chronique siamoise et sociétale de Patrick Chesneau
En prélude au crépuscule, la chaleur harassante s’estompe lentement sous les frondaisons.
Moment idéal pour savourer les festivités denses et intenses destinées à marquer les cent ans du parc Lumpini.
En guise d’introduction, il convient de revenir à 1925.
À l’époque, le roi Rama VI avait fait don à la capitale de 360 rai (prononcer « raille », 1 rai équivalant à 1 600 m²) de son domaine privé de Saladaeng, jouxtant Silom. Ce fut l’acte de naissance du parc le plus symbolique de Krungthep Mahanakorn, Bangkok en langue thaïe. Le nom Lumpini consacre la référence au lieu de naissance de Bouddha, Lumbini au Népal, à proximité de la frontière avec l’Inde.
Pour la circonstance d’un hommage historique en grande pompe, le plus prestigieux des espaces verts a accueilli une animation trépidante et variée, échelonnée sur six jours.
De quoi attirer un public particulièrement nombreux.
En vedette, un spectacle son et lumière ayant pour cadre la célèbre Clock Tower, la tour de l’horloge. Au programme : projection d’images pour honorer le règne et l’œuvre du monarque fondateur. Des concerts ont pris le relais au pavillon dit Sala Bhirombhakdi, dédié prioritairement à la musique classique. Exceptionnellement, l’affiche s’était faite éclectique.
Pour accrocher l’œil, une série de tableaux consacrés à la danse. En l’occurrence, un jeu d’illuminations sur le lac, ordinairement connu pour ses varans antédiluviens, placides créatures réchappées de la préhistoire, dont l’habitude est de traverser les pelouses en se dandinant afin de se mêler très intentionnellement aux joggeurs en train d’arpenter les allées à petites foulées. Rituel invariable chaque jour, en double édition : matin et soir. Une fréquence de métronome. Autre mention spéciale : l’armada des pédalos en forme de canards.
Tout cela ne pouvait qu’ouvrir l’appétit. La réponse aux fringales comminatoires a été judicieusement apportée par un festival culinaire très bangkokien. Emplacement : le Sri Thai Derm Court, tout nouveau food center ouvert à l’initiative du gouverneur de Bangkok, et voué à une existence pérenne. Dégustation de plats à satiété. La promesse initiale étant d’illustrer la richesse gastronomique des cinquante districts de la mégapole en version gourmande. Engagement tenu. Pour quelques jours, la légendaire street food s’est sédentarisée dans un environnement végétalisé. Agapes agrémentées d’un marché consacré aux produits artisanaux. On gage aisément que les provinces avaient versé leur obole pour la circonstance.
Au-delà des célébrations, le clou de l’animation est resté, envers et contre tout, les sessions géantes d’aérobic en plein air. Incontournables « aerobics sessions ». En semaine ou le week-end, il n’est pas rare de voir d’impressionnants rassemblements. Cette fois, cependant, l’événement semblait avoir bénéficié d’un coup de pouce multiplicateur. Dimension grand format. Foule bigarrée, exubérante, massée au pied d’une estrade ceinturée par deux enceintes géantes, crachant des trombes de décibels funky. La pop thaïe s’est également taillé une place enviable dans la programmation. Sur scène, une animatrice multipliant gesticulations et sautillements, comme montée sur ressort.
Objectif flagrant : électriser l’assistance de plus en plus hétéroclite à l’amorce de la soirée.
L’événement s’était installé en plein quartier des affaires Silom-Sathorn-Lang Suan, délimité par le Chulalongkorn Hospital, le plus grand établissement de santé publique de Thaïlande, et les luxueux méga malls Dusit Central Park et One Bangkok, repérables à leurs tours futuristes.
Lumpini Park, cet îlot de verdure dans l’hydre urbaine tentaculaire, offre plus qu’une bouffée d’oxygène. Au cœur de la mégapole extravertie, c’est a minima une parenthèse bucolique, mais plus sûrement une initiation chlorophyllienne pour citadins en risque constant de combustion. Fréquenter un lieu aussi symbolique déclenche un sentiment dionysiaque. En mode oriental, bien sûr, pour rester en symbiose avec cette latitude d’Asie.
Joliesse et alacrité générales sont ici caractéristiques des grandes communions collectives.
Les participants de tous âges, toutes origines, tous gabarits et toutes conditions forment toujours un patchwork composite.
Dénominateur commun : tout le monde adopte d’emblée un comportement enjoué. Peu importe la chorégraphie, virtuose ou pataude. Seul compte l’indice des humeurs désopilantes. Une sorte d’ivresse en point de mire.
Certains esprits chafouins disent que les Thaïlandais cèdent souvent à des pulsions infantiles. L’addition des accoutrements disparates pourrait accréditer cette thèse nécessairement empirique. Il suffisait, en effet, de se délecter du spectacle vivant : mascottes, personnages de BD japonaises, peluches diverses et variées, attirail de déguisements improbables et, pour parachever l’éventail sur une note plus classique, les tenues de jogging somme toute ordinaires. En ce beau royaume de Siam, les amateurs de fitness adorent sauter, tressauter, chalouper, se déhancher. Aucune orthodoxie n’est imposée aux athlètes en herbe. C’est avant tout l’occasion d’une séquence plaisir. On exulte, on rit, on partage.
Le peuple du Siam cultive le sens du sanook. Prononcer « sanouk ». Le fun, le drôlatique.
Ce concept, mine de rien, à haute teneur culturelle, tient de la bonne ambiance, de l’humeur joyeuse, de l’optimisme résolu, de la rigolade, sans souci et sans chichi.
Presque un code philosophique de survie dans un monde de fracas et de tracas.
D’un point de vue occidental, la propension des Thaïs à positiver peut sembler stupéfiante.
Avec une aisance qui laisse pantois, ils s’arrachent à l’unisson aux contingences matérielles et financières susceptibles de plomber le moral au jour le jour. Ce n’est certes pas de l’insouciance congénitale. Sans doute sont-ils, de naissance, dotés d’un instinct anti-sinistrose.
L’étranger, happé par cette vague hilarante et facétieuse, ne doit jamais oublier qu’il est ici au pays de deux sublimes bijoux inventés par la thainess : le mae pen rai et le sabai sabai.
Ou comment absorber les chocs émotionnels engendrés par une modernité souvent maussade. Éviter la rupture irréversible avec les valeurs ancestrales, lesquelles agissent encore comme éléments de cohésion au sein des sociétés du bas Mékong. Cette contrée magnifique est labellisée pays du sourire. Certes. Mais c’est encore plus fort. Par leur science innée du rire, parfois jusqu’aux éclats et en totale contradiction avec leur apparente réserve naturelle, les Thaïs ont acquis la capacité de décupler la joie. À tout bien considérer, c’est ça, l’accès au bonheur.
Patrick Chesneau
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