
Une chronique Birmane de François Guilbert
La première réunion des chefs d’État et de gouvernement de l’ASEAN de l’année (Cebu, 8 mai) n’a pas répondu aux attentes du régime mis en place à Nay Pyi Taw après les élections générales de 2025 – 2026. Il le fait savoir diplomatiquement et par voies de presse avec une certaine tonitruance. Certes, il relève qu’une majorité des dirigeants de l’Asie du sud-est a reconnu « positivement » la votation mais ni le général-président Min Aung Hlaing, ni son ministre des Affaires étrangères, le général Tin Maung Swe, n’ont été conviés. Et cela pourrait bien se reproduire à l’automne si rien ne change.
Le 48ème sommet de l’ASEAN a été un échec personnel pour le chef de la junte birmane
Il n’a pas réussi à convaincre de la nature civile de son régime et d’une légitimité populaire gagnée dans les urnes. Dès lors, tout au plus, le chef de la diplomatie du gouvernement militaire espère aujourd’hui bénéficier, par l’entremise de son homologue thaïlandais, d’une visioconférence « explicative » avec quelques-uns ses pairs aseaniens lors de la prochaine réunion ministérielle en juillet.
Les décisions de l’ASEAN se prenant par consensus et le régime militaire n’ayant pas rempli ses obligations au titre des 5 points de consensus arrêtés en avril 2021, le pseudo-gouvernement civil ne peut escompter normaliser rapidement ses relations institutionnelles avec l’organisation régionale et par là-même la communauté internationale. C’est pourtant sa priorité diplomatique immédiate. Sans évolution de son statut à l’ASEAN, il lui sera certainement difficile de récupérer en fin d’année le siège de la Birmanie à l’Assemblée générale des Nations unies, occupé depuis cinq ans par un représentant permanent ayant fait défection au profit du gouvernement établi par des parlementaires évincés par le coup d’État du 1er février 2021.
A ce stade, le message des leaders de l’ASEAN est assez clair : les partenaires de la Birmanie souhaitent pouvoir constater des progrès concrets en matière de désescalade des violences, de dialogue politique inclusif et d’accès sans discriminations aux aides humanitaires internationales. Le langage du président Marcos a été plus net encore. Élections ou pas, selon lui, il n’y a eu « aucun progrès » en Birmanie.
Le ministre malaisien des Affaires étrangères, Mohamad Hasan, s’est fait plus explicite en précisant que la Birmanie n’est pas fondée à retrouver sa place à la table des leaders de l’ASEAN car « des atrocités sont toujours commises contre ses citoyens ». D’une certaine manière, ce sont des arguments « droits de l’hommistes » qui sont avancés pour voir normaliser les relations de la Birmanie avec le regroupement de ses dix partenaires. L’ASEAN ne saurait se désintéresser et être sans réactions face à des crimes de masse sur des populations civiles commises par un régime qui se réclame être son pouvoir exécutif légitime.
Nay Pyi Taw s’insurge contre une ingérence dans ses affaires intérieures
Le régime militaire et ses relais dénoncent inlassablement un non-respect de la Charte fondatrice de l’ASEAN, des mesures « discriminatoires », un manque « d’équité » entre les parties, une « méconnaissance de la volonté du peuple birman » voire une attitude « irrespectueuse » vis-à-vis d’un nouveau gouvernement. Avec aigreur, on souligne chez les partisans de la Tatmadaw une patience et une approche « constructive » de cinq années qui ne sont pas récompensées du fait de l’attitude malveillante de quelques Etats-membres. Pour ne pas insulter l’avenir, aucun n’est explicitement nommé ; bien évidemment.
Nay Pyi Taw aurait tort de sous-estimer les frustrations de ses partenaires de l’ASEAN et de ne pas chercher à les entendre
Elles se cristallisent fortement sur le sort de la Conseillère pour l’État Daw Aung San Suu Kyi ; ce qui est relativement- nouveau. Le chef de l’État philippin n’a d’ailleurs pas caché que l’ASEAN fait pression pour que La Dame soit libérée, mais aussi autorisée à exercer ses droits et à jouer son rôle de leader politique. A entendre le responsable manillène considérer la prix Nobel comme une « dirigeante » d’aujourd’hui est à l’opposé total de ce qu’attendent les généraux putschistes.
Désormais, l’accès à la cheffe du gouvernement renversée par le général Min Aung Hlaing est un point dur des discussions, plus ou moins formelles, de Nay Pyi Taw avec une bonne partie de la communauté internationale. Son transfèrement à la mi-avril de la prison centrale de la capitale vers un lieu secret a nourri pour le moins les « incompréhensions ». En cherchant, coûte que coûte, à maintenir incommunicado et sans voix l’octogénaire, le régime militaire l’a (re)placé au centre du jeu, même s’il a beau dire que les pays tiers piétinent « l’indépendance » de sa justice qui a condamnée Suu Kyi à de lourdes peines de prison.
A dire vrai, par son refus d’octroyer des preuves de vie incontestables de Suu Kyi, le général Min Aung Hlaing a donné du poids et de l’aura à Kim Aris, le fils cadet de la recluse qui se démène depuis des mois pour avoir des nouvelles de sa mère et des informations fiables sur son état de santé. En refusant jusqu’ici l’accès physique de la détenue à l’Envoyée spéciale de l’ASEAN, la ministre des Affaires étrangères des Philippines Tess Lazaro, Nay Pyi Taw s’engage dans une impasse diplomatique.
Cela ne peut que la conduire à plus de pressions de ses voisins car le contact avec Daw Aung San Suu Kyi est considéré aussi essentiel que « simple » à accorder, d’autant qu’il n’a été autorisé une première fois en juillet 2023 au ministre des Affaires étrangères thaïlandais d’alors. Cette erreur tactique du chef de facto de la Tatmadaw a pour effet immédiat l’absence de prise en compte de la manœuvre du général-président voulant laisser croire que le régime militaire est disposé à s’engager, d’ici le 31 juillet 2026, dans une négociation de paix avec les groupes ethniques armés.
Le plan de paix en 100 jours du général Min Aung Hlaing s’est invisibilisé de fait
Néanmoins, entêté, le général Min Aung Hlaing va vouloir poursuivre sa stratégie de manière imperturbable, en maintenant invisible sa rivale de la Ligue nationale pour la démocratie, en poursuivant sans faiblir les bombardements quotidiens sur les populations environnants les insurgés afin de tirer pleinement avantage de la reconquête de la route Mandalay – Myitkyina coupant les routes logistiques conduisant des États Kachin et Shan aux bastions des Forces de défense du peuple (PDF) dans les régions centre et ouest, et en tenant, ici et là, des « discussions de paix » sans effets réellement iréniques sur le terrain.
Les étapes géographiques de ces dialogues sont d’ailleurs déjà établies, sans pourtant être claironnées trop fort : Mawlamyaing (État Môn), Kyaingtong (État Shan), Mong La (État Shan), la Thaïlande puis Nay Pyi Taw.
Elles montrent les limitent de l’exercice car elles dénotent une prise en compte airale limitée des parties aux conflits armés. Elles mettent en effet de côté les Chins, les Kachins, les Rakhines et les insurgés bamars des provinces centrales ; eux vont être combattus les armes à la main dans les temps qui viennent. Elles laissent aussi apparaître des approches communes avec Bangkok car dans le même temps les autorités thaïlandaises ont lancé des invitations à discuter aux rebelles kayins et kayahs.
Aucune publicité n’a été donnée par le Royaume à ces conversations car il n’est pas certain qu’elles puissent déboucher ipso facto sur une désescalade des affrontements. Mais les leaders kayins et kayahs vont s’y prêter de mauvaises grâces, pour ne pas indisposer les autorités d’un pays dont la fluidité de la frontière terrestre est indispensable à la survie des groupes de résistance. Ils n’en joueront pas moins autant que possible des divergences stratégiques et tactiques existant au cœur de l’appareil d’État thaïlandais. Pas sûr qu’avec de telles dynamiques, la Birmanie gagne prochainement et rapidement un peu de paix et de stabilité.
François Guilbert
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