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Ce qui mijote au Kremlin

Date de publication : 24/05/2026
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Dans les cuisines du pouvoir russe, une chronique culinaire de François Guilbert

 

Après avoir entraîné ses lecteurs dans les cuisines de plusieurs dictateurs emblématiques — de Saddam Hussein à Fidel Castro — le journaliste polonais Witold Szablowski plonge cette fois dans les coulisses de l’histoire russe. À travers dix-huit chapitres riches en anecdotes, il ne se contente pas de décrire les tables du Kremlin de l’époque soviétique à aujourd’hui : il raconte aussi l’histoire politique et sociale de la Russie à travers ce que mangeaient dirigeants et citoyens ordinaires.

 

L’enquête mène le lecteur de la Place Rouge à la Géorgie et à l’Ukraine, de Léningrad au Tatarstan, dans une fresque où la nourriture devient un révélateur du pouvoir, des pénuries et des drames du XXe siècle.

 

Une cuisine au cœur des tragédies russes

 

Plutôt que de se limiter aux repas des dirigeants, l’auteur s’intéresse aussi à ceux qui nourrissaient les soldats soviétiques en Afghanistan, les liquidateurs de Tchernobyl ou encore Youri Gagarine lors de sa mission spatiale. Le livre dépasse ainsi largement la simple curiosité gastronomique pour devenir une véritable chronique historique.

 

Les chapitres consacrés au siège de Léningrad, à l’Holodomor, aux soldats de la Seconde Guerre mondiale ou encore à la catastrophe de Tchernobyl sont particulièrement saisissants. À travers les récits de vies ordinaires, Szablowski montre combien l’alimentation fut en Russie un instrument de contrôle, de propagande et parfois de survie.

 

L’ombre des services de sécurité — NKVD, KGB puis FSB — plane constamment sur cette histoire culinaire marquée par la peur, les privilèges et les soupçons d’empoisonnement.

 

Le KGB derrière les fourneaux

 

Sous l’URSS, les personnels de cuisine dépendaient directement des structures de sécurité de l’État. Certains cuisiniers bénéficiaient même de grades élevés dans les services de renseignement. Le cuisinier personnel de Nikita Khrouchtchev, Alexei Salnikov, était ainsi lieutenant-colonel.

 

Au fil des pages, l’auteur glisse également quelques recettes emblématiques et évoque les préférences culinaires des dirigeants soviétiques : les œufs au lait de Lénine, les vins géorgiens de Staline, le bortsch de Khrouchtchev ou encore le goulash de sanglier apprécié par Brejnev.

 

Si certains dirigeants accordaient peu d’importance à leurs repas, d’autres surveillaient leur santé ou se laissaient influencer par leur entourage familial. Plusieurs cuisinaient eux-mêmes à l’occasion, comme Staline avec ses chachliks.

 

Des cuisiniers au destin parfois tragique

 

Cette légèreté culinaire contraste avec des récits souvent marqués par la violence politique. Certains chefs furent exécutés avec leurs maîtres, à l’image d’Ivan Kharitonov, le cuisinier de Nicolas II, fusillé avec la famille impériale par les bolcheviks.

 

Même lorsqu’ils échappaient à un destin tragique, les cuisiniers des cercles du pouvoir perdaient fréquemment leurs privilèges à la mort du dirigeant qu’ils servaient. Beaucoup restaient soumis à des restrictions sévères, notamment l’interdiction de voyager ou de témoigner publiquement de leur expérience.

 

Parmi ces figures de l’ombre, Witold Szablowski accorde une attention particulière à Spiridon Poutine, grand-père paternel de Vladimir Poutine.

 

Le mythe du grand-père cuisinier de Staline

 

Selon une version popularisée par Vladimir Poutine lui-même en 2001, son grand-père aurait travaillé pour Lénine puis Staline. L’auteur montre toutefois que cette histoire relève probablement davantage de la légende politique que de la réalité historique.

 

Aucune archive ne confirme en effet que Spiridon Poutine ait directement servi les deux dirigeants soviétiques. Il semble surtout avoir terminé sa carrière dans les cuisines d’une maison de repos du Parti communiste à Moscou.

 

Szablowski souligne ainsi comment cette biographie familiale a pu être instrumentalisée à des fins de propagande lors de l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine après Boris Eltsine.

 

Les zones d’ombre du système Poutine

 

Le livre laisse toutefois le lecteur sur sa faim concernant les cuisines du Kremlin contemporain. Certes, l’auteur évoque le goût de Vladimir Poutine pour la crème glacée, mais il développe peu le rôle d’Evgueni Prigojine, ancien restaurateur devenu chef du groupe Wagner et longtemps surnommé « le cuisinier de Poutine ».

 

Cette absence s’explique probablement par l’opacité du premier cercle du pouvoir russe, particulièrement difficile à documenter. Malgré cette limite, l’ouvrage de Witold Szablowski demeure une enquête originale, ambitieuse et remarquablement documentée.

 

À travers les cuisines du Kremlin, c’est finalement toute l’histoire politique russe qui se raconte entre privilèges, propagande, peur et pouvoir.

 

Witold Szablowski : Ce qui mijote au Kremlin. De Lénine à Poutine, la Russie racontée par ses cuisiniers, Les Éditions Noir sur Blanc, 2026, 362 p., 25 €.

 

François Guilbert

 

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