
Par Yves Carmona et Minh Pham, anciens diplomates
Zbigniew Brzezinski avait autrefois averti que la mainmise d’une puissance hostile sur le Golfe risquait de sectionner la « jugulaire pétrolière » de l’Occident. Cette expression hante encore aujourd’hui Washington. Les États-Unis risquent d’être pris au piège de la même logique qu’ils utilisaient autrefois pour justifier leur intervention. En affrontant l’Iran par la pression militaire, les sanctions et la dissuasion, ils reproduisent un schéma déjà observé : celui de la France en Indochine (1945-1954) et celui des États-Unis eux-mêmes au Vietnam, à la fin des années 1960 jusqu’en 1975.
Comparaison n’est pas raison : l’Iran n’est pas le Nord-Vietnam et le golfe Persique n’est pas le delta du Mékong. Pourtant, la ressemblance est frappante, et l’île de Kharg pourrait bien être le Diên Biên Phu du président Trump. Dans chaque cas, une puissance étrangère dotée d’une supériorité technique écrasante a cru que des armes sophistiquées, une meilleure logistique et une planification rigoureuse compenseraient sa faiblesse politique. Dans chaque cas, elle a sous-estimé un adversaire qui voyait dans le conflit non pas un différend politique, mais une lutte pour la survie.
La France a commis cette erreur en premier. Elle croyait que des forces expéditionnaires professionnelles, des positions fortifiées, l’artillerie et la puissance aérienne pourraient venir à bout d’un mouvement nationaliste qui en était dépourvu. Mais les Français ont mal compris la nature même de la guerre. Ils voyaient le désordre là où régnait l’organisation, et la rébellion là où se menait une campagne anticolonialiste disciplinée, prête à de longs sacrifices. Diên Biên Phu est devenu le symbole de cette illusion : une forteresse érigée sur la conviction que la technologie et la puissance de feu pouvaient compenser l’aveuglement stratégique.
Les États-Unis se sont engagés au Vietnam convaincus d’avoir tiré les leçons de l’échec français. En réalité, ils l’ont repris à leur compte et l’ont poussé plus loin. Ils comptaient les sorties aériennes, le tonnage de bombes larguées et les sacs mortuaires, comme si l’arithmétique pouvait se substituer à la compréhension politique. La théorie voulait qu’une pression suffisante finirait par faire plier Hanoï. Au lieu de cela, la pression n’a fait que renforcer la résistance. Le déficit de crédibilité s’est creusé, la confiance du public s’est érodée et la guerre a révélé les limites d’une stratégie qui confondait puissance destructrice et influence politique.
C’est sous cet angle qu’il convient d’examiner le conflit avec l’Iran. Washington part une nouvelle fois du principe qu’une technologie supérieure peut aboutir à un résultat politiquement satisfaisant. Les moyens mis en œuvre sont cette fois plus sophistiqués : frappes de précision, cyberopérations, sanctions, défense antimissile et déploiements navals. Mais la prétention reste la même. On continue de croire qu’une machine militaire suffisamment avancée peut imposer une discipline stratégique d’en haut, depuis le large ou à distance.
L’analogie prend là tout son sens. L’Iran n’est pas simplement un problème local. À l’instar de la Chine, il s’apparente davantage à un État-civilisation : une entité politique dotée d’une mémoire historique profonde, d’un héritage impérial et d’une culture politique façonnée par des siècles d’invasions, d’adaptation et de survie. Sa tradition étatique remonte à des millénaires. Cela ne rend pas la République islamique inoffensive. Mais cela signifie que la coercition risque d’être interprétée à Téhéran non pas comme un signal de capitulation, mais comme un épisode de plus dans une lutte historique bien plus longue.
Ce fut l’une des principales erreurs commises par les États-Unis au Vietnam, au Cambodge et au Laos. Ils ont traité l’ennemi comme une cible militaire alors qu’il s’agissait en réalité d’un organisme politique nourri par la mémoire, l’idéologie et le nationalisme. Le même danger pèse aujourd’hui sur la politique à l’égard de l’Iran. Des frappes peuvent détruire des installations et des sanctions peuvent renforcer les contraintes. Mais la pression peut aussi valider le discours du régime sur la résistance et l’encerclement étranger.
Il existe un deuxième parallèle avec le Vietnam : le problème d’un ennemi aux multiples facettes. En Asie du Sud-Est, les États-Unis n’ont pas affronté une seule armée. Ils ont été confrontés à un système dispersé de forces, de sanctuaires et de lignes d’approvisionnement. Les victoires tactiques pouvaient donc être réelles tout en restant stratégiquement sans importance.
L’Iran pose un problème similaire. Sa puissance s’exprime non seulement à travers ses propres institutions étatiques, mais aussi à travers un réseau régional plus large : les gardiens de la révolution islamique, les Bassidjis, le Hezbollah, les milices irakiennes, les Houthis et d’autres forces alliées sur plusieurs théâtres d’opérations. Il ne s’agit pas d’un simple affrontement entre États avec un centre de gravité unique. C’est un système de dissuasion, de représailles et de pressions. Frapper un nœud ne suffit que rarement à neutraliser le réseau.
Or, la puissance américaine moderne reste optimisée pour détruire des cibles coûteuses et visibles. L’Iran et ses alliés excellent dans l’art d’infliger des coûts à l’aide de moyens moins onéreux et plus dispersés. Les drones, les roquettes, les missiles et les milices locales peuvent menacer les bases, les voies maritimes et les infrastructures régionales sans constituer des cibles permettant une destruction décisive. Les grandes bases et les navires de guerre sont des symboles de puissance ; ce sont aussi des cibles de choix pour une guerre d’usure.
Les enjeux économiques font de ce conflit bien plus qu’une simple guerre parmi tant d’autres au Moyen-Orient. Le détroit d’Ormuz reste l’un des goulets d’étranglement énergétiques les plus sensibles au monde. Même une perturbation partielle peut ébranler les marchés, faire grimper les coûts d’assurance et provoquer une forte hausse des prix du pétrole. Un conflit avec l’Iran ne risque donc pas seulement de causer un nouvel embarras stratégique. Il affecte aussi le prix de l’énergie, la crédibilité de la sécurité maritime et la stabilité de l’économie mondiale.
L’Histoire montre que de telles guerres se retournent contre les États qui les engagent. La défaite de la France en Indochine a affaibli bien plus que sa position coloniale ; elle a aggravé la crise plus générale de la légitimité impériale. L’expérience des États-Unis après le Vietnam a eu des conséquences encore plus lourdes. La guerre a ébranlé la confiance dans le gouvernement, creusé les fractures sociales, aggravé les tensions économiques et terni l’image des États-Unis en tant que puissance capable de transformer la force en ordre.
C’est là le plus grave danger en Iran. Non seulement les États-Unis pourraient ne pas parvenir à imposer leur volonté, mais ils pourraient accélérer leur propre érosion stratégique. Une longue guerre mettrait à rude épreuve leur état de préparation, épuiserait des munitions coûteuses contre des systèmes bon marché et rendrait vulnérables des biens de grande valeur. Pire encore, elle pourrait contribuer à produire le résultat même que Washington prétend craindre : une politique de frappes répétées et de coercition implacable pourrait ne pas mettre un terme à la nucléarisation de l’Iran mais, au contraire, pousser Téhéran plus rapidement vers une conclusion nord-coréenne : seule une bombe atomique peut garantir la survie du régime.
Les conséquences ne s’arrêteraient pas là. Une guerre perdue ou prolongée plongerait le Moyen-Orient dans un conflit durable, mettrait en péril l’économie mondiale et offrirait à la Russie et à la Chine l’occasion d’agir de manière plus agressive ailleurs, alors que les États-Unis seraient distraits, débordés et épuisés. C’est pourquoi le discours impérialiste a son importance. Le danger ne réside pas simplement dans le fait que les États-Unis pourraient perdre une nouvelle guerre lointaine. Il réside dans le fait que, comme en Indochine et au Vietnam, ils pourraient remporter des batailles tout en accélérant le long déclin de leur propre puissance.
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Ce type d’analyse comparative est erronée quant aux enjeux du conflit irano-américain.
Je comprends qu’elle soulage un peu l’orgueil de l’Occident, fortement secoué par l’échec américain face à l’Iran. Mais l’analyse est inexacte.
Non, l’Iran n’est pas comparable au Vietnam qui ne disposait d’aucun équipement militaire. Contrairement à ce qu’on entend dans les médias en France, l’Iran a infligé aux Américains un sacré camouflet sur le plan militaire.
En insistant sur le caractère « asymétrique », les médias laissent apparaître leur mépris pour la partie adverse qui, dans leur esprit, est un arriéré débile incapable de s’engager dans une guerre technologique.
Et non, non et encore non. Les Iraniens ont démontré, preuves à l’appui, qu’ils étaient à même de mettre à mal les US sur les plans scientifique et technologique.
Ex. : les F-35 américains, fleurons de la technologie américaine, peuvent désormais être ciblés, d’après le Washington Post ! Et les exemples ne manquent pas.