
Chaque année, le Petit Robert et le Petit Larousse illustré accueillent quelques dizaines de mots supplémentaires. Ils révèlent ainsi les problématiques nouvelles de nos sociétés et leur traduction dans notre langage. Les enseignants en science politique Delphine Allès (Institut national des langues et civilisations orientales), Bertrand Badie (Sciences Po Paris) et Stéphane Paquin (École nationale d’administration publique du Canada) se sont livrés à une aventure relativement similaire afin de mieux saisir le langage renouvelé des relations internationales.
Ils ont choisi trente termes pour mieux comprendre notre monde contemporain
Ces termes sont le fruit des évolutions du monde depuis 1945. Les processus de décolonisation, de dépolarisation post-Guerre froide et de mondialisation ont, en effet, profondément modifié le champ lexical servant à décrypter les comportements politiques transnationaux. Toutefois, contrairement à une idée reçue, cette adaptation ne s’est pas faite uniquement à grands renforts de termes anglophones.
Un seul a d’ailleurs été retenu en tête de gondole : smart power (« pouvoir intelligent »). Celui-ci s’est imposé à partir du milieu des années 2000 pour décrire une combinaison politique faite d’actions de coercition et de capacités de conviction. Certes, d’autres expressions auraient pu s’ajouter à la sélection des auteurs ou être davantage mises en avant, mais là n’est pas l’essentiel. Un deuxième volume viendra peut-être un jour. Cela serait même bienvenu tant les langages employés par les politistes et les experts des think tanks ne cessent d’apparaître, de s’hybrider et de s’affiner.
Le vocabulaire retenu est véritablement décortiqué
Chaque terme est non seulement explicité, ses origines sont sourcées, son insertion dans le débat des idées esquissée et ses limites débattues. Le vocabulaire employé est révélateur des recompositions internationales en cours. Sa maîtrise est un défi pour les scolaires et, plus encore, pour les citoyens et les responsables publics. C’est pourquoi cet ouvrage mérite de passer entre toutes les mains. Au fil des pages s’entrecroisent définitions conceptuelles, réflexions théoriques et pratiques des affaires internationales, y compris celles qui relèvent de la brouillonne administration Trump 2. Elles révèlent la nature des débats intellectuels actuels, en particulier en Europe et en Amérique du Nord.
Aucune polémique idéologique n’est à déplorer
Les sujets les plus sensibles sont pourtant abordés : civilisationnisme, désinformation, genre, gouvernance mondiale, identitarisme, intersocialité, post-hégémonie ou encore postcolonialisme-décolonialisme. Ici, tout est documenté et exprimé sans passion ni idéologie, avec précision, jusqu’à offrir, à la fin de chaque notice, une courte bibliographie.
Y sont rassemblés articles et ouvrages en anglais et en français ayant contribué à la diffusion des expressions, mais également un index retraçant les liens entre les mots nouveaux et ceux employés plus traditionnellement en science politique. C’est ainsi qu’est présentée, dans ses continuités, la notion de Sud global, aujourd’hui très en vogue, mais également, de manière plus inattendue, celle de paix, à laquelle Bertrand Badie s’est particulièrement attaché.
L’irénisme se repense en profondeur
Il est temps de s’y attarder. Ses approches se redéfinissent de manière post-hobbésienne. Elles nous rappellent à bon escient combien la paix n’est pas simplement une pause incertaine entre deux guerres. Autrement dit, le monde pluriel dans lequel nous vivons ne se résume pas à une somme de rapports de force géopolitiques toujours plus militarisés et violents. En ce sens, le manuel de nos trois auteurs dépeint les débats politiques du moment, les évoque dans la perspective de la construction des politiques publiques et sans sinistrose. À chacun donc de se les approprier en toute intelligence et en parfaite connaissance de cause.
François Guilbert
Référence : Delphine Allès, Bertrand Badie et Stéphane Paquin, Les mots du nouveau monde, CNRS Éditions, 2026, 295 p., 22 €.
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