
Près d’un demi-siècle après les faits, le voyage effectué par Hun Sen vers le Vietnam en juin 1977 demeure l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire contemporaine du Cambodge. À l’occasion du 49e anniversaire de cet événement, Tea Banh, ancien ministre de la Défense et figure historique du Parti du peuple cambodgien (PPC), a défendu le récit officiel du pouvoir face aux critiques de l’opposition, ravivant un débat qui touche à la mémoire des Khmers rouges et aux relations complexes entre Phnom Penh et Hanoï.
Pour de nombreux Cambodgiens, une question reste au cœur des débats historiques : faut-il considérer l’intervention vietnamienne de 1979 comme une libération ayant mis fin au régime des Khmers rouges, ou comme le début d’une période d’influence excessive du Vietnam sur le Cambodge ?
Cette interrogation a refait surface samedi lors des cérémonies marquant le 49e anniversaire du départ de Hun Sen vers le Vietnam.
Une fuite devenue un tournant historique
En juin 1977, Hun Sen est encore un commandant du régime des Khmers rouges dirigé par Pol Pot. Confronté aux purges sanglantes qui frappent alors les rangs du mouvement, il décide de fuir vers le Vietnam avec plusieurs compagnons.
Réfugié de l’autre côté de la frontière, il participe à la constitution d’un mouvement opposé au régime de Pol Pot. Deux ans plus tard, l’armée vietnamienne intervient au Cambodge et renverse les Khmers rouges, mettant fin à un régime responsable de la mort de près de deux millions de personnes.
Pour le Parti du peuple cambodgien (PPC), au pouvoir depuis plusieurs décennies, ce départ vers le Vietnam marque le début du processus qui a permis de sauver le pays du génocide et d’engager sa reconstruction.
Lors de la cérémonie commémorative, Tea Banh, qui a dirigé le ministère de la Défense pendant plus de trois décennies avant de quitter ses fonctions en 2023, a présenté cette décision comme un acte de sacrifice destiné à libérer le Cambodge du régime khmer rouge.
Une lecture contestée par l’opposition
L’opposition propose cependant une lecture très différente de cette séquence historique. Le débat a récemment été relancé par Um Sam An, proche de l’opposant historique Sam Rainsy. Dans une publication sur les réseaux sociaux, il a affirmé que Hun Sen avait avant tout cherché à sauver sa propre vie face aux purges internes des Khmers rouges plutôt que d’agir par patriotisme.
L’opposant a également remis en cause certaines décisions prises après la chute du régime de Pol Pot, notamment les accords frontaliers conclus avec le Vietnam dans les années 1980 ainsi que la place accordée aux populations vietnamiennes installées au Cambodge.
Pour Tea Banh, ces critiques visent avant tout à alimenter la méfiance entre Phnom Penh et Hanoï. L’ancien ministre a accusé certains opposants vivant à l’étranger de chercher à fragiliser les relations entre les deux pays.
Le Vietnam, un sujet toujours sensible
Près de cinquante ans après la chute des Khmers rouges, le rôle joué par le Vietnam continue de susciter des débats passionnés au Cambodge. Pour les partisans du pouvoir, l’intervention vietnamienne de janvier 1979 a permis de mettre fin à l’un des régimes les plus meurtriers du XXe siècle et d’éviter l’effondrement du pays.
Pour une partie de l’opposition, cette intervention a également ouvert une période durant laquelle le Cambodge s’est trouvé sous une forte influence vietnamienne, un sujet qui demeure particulièrement sensible dans l’opinion publique.
Une fracture toujours présente
Alors que Hun Sen a quitté ses fonctions de Premier ministre en 2023 après près de quarante années au pouvoir, son voyage vers le Vietnam en 1977 continue d’incarner l’une des grandes fractures de l’histoire cambodgienne contemporaine.
Entre mémoire du génocide khmer rouge, reconnaissance du rôle joué par le Vietnam dans la chute de Pol Pot et méfiance persistante envers le puissant voisin oriental, le débat reste loin d’être clos.
Près d’un demi-siècle après les événements, l’histoire continue ainsi de nourrir les affrontements politiques du Cambodge d’aujourd’hui.
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