
Les Routes de la soie dans votre assiette, une chronique culinaire de François Guilbert
Depuis une quinzaine d’années, les références aux emblématiques « Routes de la soie » sont légion en Chine, en Asie centrale et du Sud-Est. Elles servent efficacement à illustrer l’Asie continentale comme centre névralgique de l’économie mondiale contemporaine, à narrer la politique extérieure « pacifique » de Pékin et à bâtir autour de la République populaire un ordre mondial fondé sur la « construction d’une communauté mondiale de destin partagé », mais tout autant à réinstaller l’Eurasie au cœur de la géopolitique mondiale après avoir été invisibilisée pendant la Guerre froide.
Aujourd’hui, chaque État de la vaste région cherche à s’approprier l’étalon à sa manière. Il conte les coopérations interétatiques terrestres, maritimes, commerciales ou encore numériques. Cependant, les récits sont très étatocentrés. On en oublierait presque les communautés humaines s’étirant du Caucase aux rives du Pacifique et leurs interactions multiséculaires. Il est vrai que les frontières, d’un pays à l’autre, sont encore assez hermétiques, mais il n’en a pas été toujours ainsi. Et loin de là ! C’est pourquoi il est intéressant d’examiner les cultures culinaires communes développées pendant des siècles le long des routes caravanières courant de la mer Caspienne à l’Empire du Milieu. L’Irano-Américaine installée à Londres, Anna Ansari, s’y est attelée d’une manière très personnelle et assez pertinente.
Une odyssée gustative menée d’Ouest en Est
Venue de Détroit, dans le Michigan, la juriste d’affaires reconvertie en chroniqueuse culinaire a commencé son périple gastronomique là où l’histoire de sa famille s’est d’abord enracinée, la région azérie de l’Iran, et la mémoire de ses premiers émois papillaires avec les melons de Samarcande rapportés par son père, aussi sucrés que les pêches mûres de nos contrées. Il s’est poursuivi jusque dans la capitale chinoise où elle a découvert, à Pékin, lors d’un long séjour estudiantin, puis à Shanghai, à la fin des années 1990, les gargotes ouïghoures.
Mais plutôt que d’établir un récit de ses périples géographiques, étape nationale après étape nationale, Anna Ansari a fait le choix de présenter son cheminement culturo-culinaire en découpant son récit en neuf chapitres – plats. Bien lui en a pris, car elle fait jaillir l’identité macro-régionale de l’Eurasie. Ainsi, la région dans son ensemble est appréhendée en parlant tour à tour des salades froides, des soupes et des ragoûts, des aliments fermentés et des pickles, des œufs, des légumes et du tofu, des poissons et des volailles, du riz, des nouilles, des raviolis et des pains, et enfin des pâtisseries. Un choix éditorial bienvenu pour ceux qui souhaiteraient bâtir et offrir des menus venus des Routes de la soie.
Le lecteur franchit les frontières sans s’en rendre compte
Il est transporté dans les souvenirs de l’autrice, par les saveurs mises en valeur et les ingrédients employés. La présentatrice de plus de 70 recettes s’est intéressée tout particulièrement aux manières de faire, aux expériences des immigrants et aux nourritures des familles et des marchés. On s’amuse avec elle à voir dans les assiettes transparaître le voyage des tomates vers l’Ouzbékistan via la Chine, les influences coréennes sur les salades de carottes d’Asie centrale ou encore le déploiement des noix depuis le Kirghizistan et le nord de la Chine.
On explore des lieux, des histoires, des traditions, des plats dits « azéris », « géorgiens », « kazakhs », « kirghizes », « ouzbeks », « turkmènes », « iraniens », « ouïghours ». Beaucoup sont peu connus. Le projet éditorial n’est pas une recherche forcenée d’authenticité et encore moins une mise en valeur des ethnogastronomies. C’est simplement, par l’exemple, mettre en évidence les concordances alimentaires d’un immense territoire. Il s’agit de chercher à les interpréter par une démarche multidimensionnelle où se côtoient plaisamment de courts repères historiques, linguistiques et socioculturels. Le manuscrit comparatif n’en est que plus personnel et s’appuie sur une mise en page richement illustrée et aux couleurs chaudes.
Anna Ansari : Silk Roads, A Flavour Odyssey with Recipes from Baku to Beijing, DK-Red, Londres, 2025, 256 p., 40 €.
François Guilbert
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