
Une chronique birmane de François Guilbert
Le 3 août, la porte-parole du général-président Min Aung Hlaing a fait savoir sur son compte Instagram qu’Aung San Suu Kyi venait de rencontrer au matin Arnaud de Baecque le délégué du Comité international de la Croix Rouge (CICR) en poste à Rangoun. Si l’événement a apporté une preuve de vie forte attendue de la cheffe du gouvernement renversée par les militaires en 2021, il s’avère à la vérité plein de malice de la part du chef de la junte.
L’entrevue accordée au CICR vise à retarder autant que possible tout contact des dirigeants de l’ASEAN avec Suu Kyi
En ayant durablement maintenu au secret la prix Nobel de la paix, la junte a nourri depuis le printemps 2026 des interrogations sur le possible décès de l’octogénaire. Une perspective préoccupante alors qu’Aung San Suu Kyi continue d’apparaître dans bien des capitales comme une interlocutrice incontournable dans les stratégies négociées de sortie de crise. Le régime militaire s’en est trouvé mis sous une pression diplomatique croissante et explicite de la part de ses voisins. De Bangkok à Manille, les ministres des Affaires étrangères ont souhaité disposer d’informations précises sur le sort de la La Dame. N’accordant que peu de crédit aux assurances de la junte sur la bonne santé de la détenue, ils ont sollicité, avec plus ou moins d’intensivité vocale, la possibilité de la rencontrer en tête-à-tête sur son lieu de détention dans la capitale ou, tout au moins, de manière télévisée.
Mais en ayant accordé lundi dernier cette faveur au délégué du CICR et à personne d’autre, le général Min Aung Hlaing a répondu à une attente pressante de la communauté internationale et de la famille de la prisonnière, sans toutefois satisfaire ses pairs d’Asie du Sud-Est.
Ces derniers ne peuvent toutefois pas récriminés trop forts. D’un côté, Suu Kyi a rencontré un interlocuteur crédible et aux témoignages incontestables, notamment auprès de sa famille. De l’autre, ils se sont engagés collectivement depuis le dernier sommet de l’ASEAN dans des approches « recalibrées » de leurs relations avec la Birmanie des putschistes.
Autrement dit, le général désormais habillé en civil a gagné sans frais quelques mois de plus pour peaufiner son retour sur la scène géopolitique, sans voir sa rivale discuter politiquement d’une sortie de crise avec les dirigeants des gouvernements des pays voisins. Ce n’est probablement que partie remise : les Philippines viennent de réitérer au nom des États – membres de l’ASEAN leur demande d’entretien avec la Conseillère pour l’État quand leur Envoyée spéciale se rendra en mission « humanitaire » à Nay Pyi Taw au quatrième trimestre de l’année.
En privilégiant la voie du CICR, le général Min Aung Hlaing s’assure que les propos échangés avec Suu Kyi resteront secrets et non-politiques
En tenant à distance Suu Kyi de l’ASEAN, aussi longtemps que possible, le général–président restreint de fait le dialogue politique inclusif de sortie de crise. Ce gain de temps lui est non seulement peu coûteux politiquement sur la scène intérieure, mais il peut s’avérer gagnant à l’international, surtout s’il parvient à multiplier ses visites à l’étranger dans les mois qui viennent. Toutefois, après ses déplacements à Moscou, Minsk, Pékin, New Delhi, Vientiane et Bangkok, les destinations nouvelles pourraient bien se faire rares.
Dans ce contexte international précis, le général Min Aung Hlaing pourrait devoir se montrer ouvert à de courts échanges mis en scène entre la fille du général Aung San et quelques personnalités étrangères : par exemples, l’émissaire de la présidence tournante de l’ASEAN, Mme T. Lazaro, l’Envoyée spéciale du Secrétaire général des Nations unies, l’australienne J. Bishop voire des membres de son administration. À vrai dire en faisant cela, le généralissime ne ferait que mettre ses pas dans une stratégie bien connue. Elle fut mise en œuvre par son devancier le général Than Shwe du temps de sa dictature. Les rencontres octroyées alors à Suu Kyi, en juillet 2003 ou octobre 2007, furent non seulement des moments isolés, mais ils n’offrirent pas une liberté d’interactions durables à la détenue.
L’entrevue concédée au CICR offre en outre à la junte l’avantage d’être totalement maître de la communication de l’évènement et de ses suites. C’est seulement parce que la Dr Khiang Khaing Soe a partagé sur les réseaux sociaux des images que l’organisation genevoise a publié un communiqué dans lequel elle a précisé que l’entretien était « conforme aux normes et procédures concernant les visites aux personnes privées de liberté ».Le CICR n’en dira pas plus publiquement, et, probablement, sans beaucoup d’ajouts à tous ceux qui prendront diplomatiquement son attache. C’est sa manière usuelle de faire dans la mise en œuvre de son mandat.
Le général Min Aung Hlaing a donc à faire avec un « partenaire », certes exigeant, mais très taiseux sur ses démarches, ses messages et ses recommandations, ce qui l’arrange au plus haut point. Toutefois, il n’en continuera pas moins à être régulièrement interpellé urbi et orbi sur les soins apportés à la détenue et plus encore sur l’absence persistant de contacts entre la prisonnière, sa famille et ses avocats ; une attitude notoirement contraire au droit birman et aux règles internationales.
Les photos diffusées de la rencontre avec le CICR veulent attester d’un traitement respectueux de la condamnée
Toutefois, elles ne permettent pas d’attester du lieu où Suu Kyi est retenue. Les pièces photographiées montrent des murs lambrissés de ce est qui peut être une maison individuelle « classique » de la capitale mais au mobilier pauvre, pour ne pas dire spartiate. Les affaires sont rangées à même le sol, dans des boites transparentes en plastique. Qu’à cela ne tienne, le régime militaire a souhaité confirmer l’un de ses dires : Suu Kyi est traitée avec humanité voire respect. Pour preuve, elle a reçu pour son anniversaire un gâteau crémeux de taille respectable sur lequel a été inscrit un aimable message coloré et daté : « Joyeux anniversaire Tante Suu – 29 juin 2006 ».
Une photo venant manifestement en écho aux propos tenus par le général Tin Maung Swe le 13 juillet lors de sa rencontre informelle à Bangkok avec les ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN. Il y avait alors évoqué le traitement de la dirigeante du mouvement démocratique comme étant celui accordé à une « aînée membre de la famille ». Des propos cyniques et choquant mais visant à montrer la mansuétude, pour ne pas dire la « grandeur » du président auto-désigné par les parlementaires qu’il a fait élire en décembre 2025 – janvier 2026, vis-à-vis de son opposante la plus renommée.
À la vérité, ces paroles « apaisantes » ont d’abord pour vocation de laisser croire à une certaine flexibilité partisane dans la perspective du projet quinquennal de retour à la paix et à la stabilité en Birmanie du dictateur. C’est d’ailleurs ce que voudraient ou feignent de croire certains dirigeants thaïlandais. C’est pourquoi, la rencontre ménagée au CICR s’est tenue trois jours avant le déplacement du général Min Aung Hlaing à Bangkok où le premier ministre Anutin et son ministre des Affaires étrangères Sihasak n’allaient pas manquer d’évoquer, eux aussi, leurs attentes d’un geste vis-à-vis de la prisonnière mise à l’isolement.
Une préoccupation des dirigeants thaïlandais partagée par nombre d’organisations de la société civile du royaume et au-delà qui, elles, de surcroît allaient commémorer le 8 août le 38e anniversaire de la Révolution 8888 qui mis sur le devant de la scène politique birmane Daw Aung San Suu Kyi pour la première fois. Mais en « désamorçant » la demande thaïlandaise d’ouverture la plus immédiate, le général Min Aung Hlaing espère bien que son geste fait à l’endroit de sa rivale, ne manquera pas de consolider au sein de l’ASEAN les leaders souhaitant mettre fin, au plus vite, au statut de parias de l’ex-commandant-en-chef des services de défense birmans. Néanmoins, il n’est pas certain que cette approche soit rapidement couronnée de succès. Le risque existe cependant. C’est pourquoi plusieurs pays occidentaux (cf. États-Unis, France, Royaume-Uni, Union européenne) se sont empressés de réagir.
À l’unisson, ils ont rapidement réitéré leurs demandes de libération immédiate et inconditionnelle d’Aung San Suu Kyi et de toutes les personnes arbitrairement détenues. Il a fallu attendre le 7 août pour disposer d’un communiqué de la présidence de l’ASEAN, mais il est très similaire à ses devanciers dans ses attendus puisqu’en substance il proclame : « nous exhortons à élargir encore l’accès aux personnes détenues en Birmanie depuis février 2021 et réitérons notre appel à leur libération, y compris la libération totale et inconditionnelle de Daw Aung San Suu Kyi.
Nous estimons que de nouvelles mesures positives contribueraient à instaurer la confiance et à créer un environnement plus propice à une paix et une stabilité durables ». Manifestement, personne en Asie du Sud-Est n’est dupe sur les intentions réelles du général Min Aung Hlaing et son refus permanent de mettre en œuvre les Cinq points de consensus établis par l’ASEAN en avril 2021 pour aider à une sortie pacifique de la guerre civile suscitée par le putsch emmené par celui qui se veut, aujourd’hui, le président « civil » de la République de l’Union de Birmanie.
François Guilbert
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