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Les « backpackers » de 1981 avaient pris la suite de quelques devanciers en rupture de ban dans les années 60 et 70, davantage attirés par le goût du Gange et du Brahmapoutre. Le goût du « Triangle d’or » vint par la suite. Le coût d’un voyage aérien devenait accessible aux désargentés : un nouveau monde était offert. Quitter un Occident putréfié par les guerres, l’abondance capitaliste et le consumérisme devint la quête de l’époque. « Peace and Love » devint son hymne. « Nouvelles Frontières » fut le pourvoyeur d’une nouvelle fièvre exotique, tandis que « Le Guide du routard », traduit dans presque toutes les langues, servit de bible à toute une génération ambulante, mal peignée et débraillée. Dans le cerveau embrumé du farang, le sourire des femmes thaïlandaises explosa en fantasmes exotiques et érotiques. Le tourisme thaïlandais saisit l’opportunité du cliché et en fit son emblème. Le tourisme déferla.
Le Triangle d’or fut un point d’achoppement : on allait voir les « femmes girafes » (Padaung), on avait gagné, tout ébaubi et transfiguré, sa dose d’exotisme, mais surtout on y fumait beaucoup. Tout était sourire : les femmes, les lotus et les banyans, la chaleur caniculaire et la pluie des moussons, le pays entier. L’aventure gagna le Sud : on dormait sur les plages, on fumait et pas que…
Le goût de la Thaïlande, avec bien d’autres, se répandit. « Sea, Sex and Sun », que la génération 68 érigea en étendard sacré, fut l’un des tubes de ces années 70. Quelques rares exemplaires dépenaillés, hirsutes et hagards de cette époque hantent encore, comme des spectres momifiés, les rues de mon quartier bangkokien qui, naguère, fut un point de ralliement d’un Occident écervelé. La chronique gavrochienne semble encore porter la marque bien éventée de cette période : des madeleines que le souvenir, pris dans une gangue nostalgique qu’une débauche verbale artificiellement enamourée et exacerbée, n’arrive à ressusciter que pour son auteur et le lecteur assidu que je suis.
Les 21 ans de l’an 2000, presque tous occidentaux, se firent plus nombreux. Vingt ans plus tard, le phénomène, se mondialisant, devint proliférant, provoquant des réactions parfois hostiles. L’attrait pour le sourire ne se limita pas à celui des femmes. Il fallait voir de plus près la trompe de l’éléphant et les dents du tigre ; les zoos se répandirent comme une traînée de poudre, au mépris, le plus souvent, du « bien-être animal ». Un tourisme animalier s’ajouta aux autres segments du marché. Le dernier en date, le « tourisme gay », boosté par l’adoption de législations ouvertes, a trouvé ses nouveaux clients et son nouvel « écosystème » : ses hôtels, ses restos, ses bars, ses boîtes, ses saunas, ses fringues, ses tatouages, ses quartiers, ses rues, ses plages, sa langue…
L’heure du « surtourisme » et ses cortèges délétères suivirent. Une réorientation à venir avec un tourisme dit « responsable » et ainsi dénommé « durable » ? En attendant un raidissement des réactions des populations et des autorités locales…