
Avec le coup d’État militaire de février 2021, nombre de dessinateurs, de peintres et de photographes ont perdu leurs ateliers d’artistes en Birmanie, mais pas le sens de leur lutte pour les libertés. Désormais, ils essayent de continuer à créer en Thaïlande, en Australie, aux États-Unis, au Royaume-Uni ou à Paris. Leur travail n’est pas seulement de grande qualité, il est la traduction de toute leur détermination dans la lutte contre leurs oppresseurs. Il est matériellement l’expression de leur résolution à abattre un régime militaire honni qui les prive de leurs droits fondamentaux, de leur famille et de leurs amis restés au pays, muselés, emprisonnés ou parfois malheureusement exécutés. C’est une lutte visuelle, sonore et poétique offerte en partage avec le plus grand nombre, pour la dignité, la justice et les libertés.
Un témoignage de la résistance civile à la junte
Le déracinement géographique et politique a bouleversé tous les champs créatifs. Dans une stratégie de survie et de solidarité, il conduit les artistes à se (re)découvrir et à se (ré)inventer. La détermination à survivre fait que chacun conserve quelque part en lui une énergie créative, où qu’il soit, dans la jungle, dans un camp de déplacés ou dans un pays tiers inconnu. C’est de ce basculement énergisant, teinté d’optimisme en ces temps très sombres pour la Birmanie et les Birmans, dont veut rendre compte aujourd’hui le plasticien et musicien Kyar Pauk.
Après avoir rédigé l’odyssée qui l’a mené, lui et les siens, jusqu’à Paris, le quadragénaire s’est employé à rassembler dans ce livre les témoignages et les images de ceux qui, comme lui, ont le courage de poursuivre leur art depuis l’étranger. Ce manuscrit ne rassemble que quelques auteurs, mais il donne une idée des courants artistiques birmans face à la dictature du général-président Min Aung Hlaing.
Il rappelle tout autant que les protestations artistiques birmanes n’ont pas cessé de s’exprimer au travers de collectifs (cf. affiches de manifestations, caricatures de presse, galeries éphémères, mosaïques de rues réalisées à plusieurs, ventes aux enchères en ligne, éditions de catalogues) et de lier les arts aux différentes formes de mobilisation politique. Est ainsi né un véritable « activisme esthétique ». Ses similitudes avec les narrations de la Révolution des parapluies à Hong Kong en 2014, celles de la Révolution de Juillet 2024 au Bangladesh ou l’Alliance du thé au lait sont criantes. Elles mériteraient sans conteste d’être examinées pour mieux saisir l’ampleur et la profondeur des interactions politiques et artistiques, intrasiatiques notamment.
Afin de donner le plus d’écho possible au manuscrit, celui-ci est en libre accès. Il est disponible sur le site internet de l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC), sis à Bangkok. Il met en valeur vingt-deux artistes. Plusieurs d’entre eux signent sous pseudonyme afin de préserver leur sécurité. Il en est de même pour ceux qui ont concocté l’ouvrage avec les soutiens associatifs de Creative Coordinator et Artists Shelter, l’ONG fondée en 2023 par la cinéaste birmane Na Gyi et quelques amis.
Six thématiques pour raconter la résistance artistique
Il s’agit d’un livre très réfléchi. Ses analyses des évolutions de la scène artistique opposée au régime des généraux depuis les premiers jours de février 2021 en témoignent. Sa construction peut-être plus encore. Les œuvres ne sont pas présentées auteur par auteur ou mode d’expression par mode d’expression.
Non, il a été pris un grand soin à exposer les démarches individuelles et collectives sur la base de six thématiques : les protestations des premiers jours après le coup d’État, la conflictualité vue dans son quotidien, les traumatismes et leurs effets sur les processus créatifs, les satires et les tournées en ridicule de l’ennemi, les héros (Aung San Suu Kyi, femmes de la génération Z) et martyrs de la Révolution du printemps (le chanteur de hip-hop et ex-député de la Ligue nationale pour la démocratie Phyo Zeya Thaw, pendu en prison en juillet 2022), pour finir sur les espoirs dans la sortie de crise.
Un travail d’avant-garde
La somme de ces exposés et illustrations constitue un travail d’avant-garde. La révolte des artistes birmans des cinq dernières années est encore assez peu documentée et étudiée. Elle mobilise, comme on le voit ici, des praticiens aux techniques et influences larges, des Bamars et des non-Bamars, des femmes et des hommes de la génération Z, mais également des personnalités ayant déjà eu à s’exprimer, à œuvrer et à créer aux heures sombres des dictatures militaires précédentes, celles des révolutions sanglantes de 1988 et/ou de Safran de 2007.
François Guilbert
Rebel Art, Myanmar Artists Respond to Repression, SKT, 2026, 166 p.
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