
Une chronique du conflit birman par François Guilbert
De janvier à fin août 2026, la Birmanie a connu un degré de victimisation très élevé. Ni la mise en place de la gouvernance dite « civile » du général Min Aung Hlaing, ni son plan de paix de 100 jours n’ont ralenti les violences meurtrières du régime militaire. Selon le centre indépendant d’analyses ACLED, 6 979 affrontements armés et prises à partie de civils ont été dénombrés à l’échelle du pays. Ils ont entraîné, au bas mot, le décès de 2 072 personnes.
Sur les huit premiers mois de l’année, la Birmanie a connu un nombre de civils tués comparable à celui de l’Ukraine
C’est le triste bilan statistique que l’on peut faire à partir du rapport de la Mission de surveillance des droits de l’homme en Ukraine des Nations unies publié le 16 septembre. Si le seuil funeste birman représente 93,2 % de celui de l’Ukraine pour une population d’un quart supérieure, le drame n’en est pas moins terrible.
Par ailleurs, sur les deux théâtres de guerre, on observe que nombre des pertes humaines sont le fait de l’emploi tous azimuts des drones. Dans les deux cas de figure, ces plateformes sont à l’origine de 30 % de tous les décès de civils.
Toutes choses égales par ailleurs, sur l’année en cours, la Birmanie pourrait bien être amenée à pleurer 10 500 de ses civils. Près d’une trentaine d’individus perdent donc la vie chaque jour, dont un nombre significatif d’enfants. Par ailleurs, 4,9 millions d’enfants nécessiteraient une aide humanitaire. Et ce bilan ne prend pas en compte les combattants qui perdent la vie les armes à la main. Dans ce contexte, normaliser les relations avec le régime de Nay Pyi Taw, c’est banaliser ses brutalités, les accepter comme durables, car aucune décélération des violences n’est perceptible de sa part. Il ne s’engage sur le chemin d’aucun cessez-le-feu ou d’aucune suspension de ses actions sur l’un ou l’autre de ses fronts.
Depuis le 1er janvier 2026, la Tatmadaw opère chaque mois plus de 200 attaques aériennes
Au cours des 243 premiers jours de l’année, on a assisté en moyenne à huit opérations par voie aérienne par jour. La saison des pluies a peu affecté ce mode opératoire. Le mois de juillet a d’ailleurs été le deuxième mois de l’année connaissant le plus grand nombre de bombardements, avec 248 attaques ; le mois d’avril et sa période de fêtes de Thingyan ont, eux, constitué jusqu’ici le pic de 2026.
Face aux menaces aériennes, l’opposition armée dispose de peu de moyens d’interception. La supériorité de la Tatmadaw est quasi totale dans les airs, notamment grâce aux soutiens apportés, contre rétribution, par les alliés russes et chinois. Pour remédier à cette asymétrie, le Conseil directeur pour l’émergence d’une Union démocratique fédérale (SCEF), établi par la résistance démocratique et ethnique au printemps 2026, cherche à combler les carences de ses forces armées. Cela passe par une meilleure organisation de sa filière de renseignement, mais aussi de ses approvisionnements en armes et munitions.
La résistance veut frapper durement les moyens aériens de son adversaire
À défaut de pouvoir toucher les avions et hélicoptères en vol, les partisans de la Révolution du printemps entendent s’en prendre à des cibles militaires coûteuses et jusqu’ici quasi inaccessibles. En avril 2024, une unité des Forces de défense du peuple (PDF), sous l’autorité du gouvernement d’opposition (NUG), s’en est prise avec plusieurs drones à l’aéroport de Nay Pyi Taw. En décembre 2025, un autre groupe a attaqué la base aérienne de Taungoo, dans la province de Bago, prenant pour cible sa tour de contrôle et une station de brouillage.
Le 10 septembre, cela fut au tour de l’enceinte militaire de l’aéroport international Tada-U de Mandalay. Cette fois-ci, ce sont des hangars abritant des Yak-130 et des avions d’attaque légers qui étaient dans le collimateur du NUG. Toutefois, il est difficile de savoir si les six quadricoptères ont fait mouche sur les appareils et ont tué des personnels en mouvement, comme cela a été proclamé par la résistance. Mais l’opération vient de démontrer qu’elle demeure opérante à quelques encablures de la deuxième plus grande ville du pays et est désormais capable de recourir à des drones FPV (first-person view) à fibre optique. Un saut technologique qui lui permet d’échapper aux efforts de brouillage de la Tatmadaw.
Les résistances ethniques et démocratiques coopèrent dans le domaine des drones
Le SCEF est l’un des fers de lance de ces échanges politico-militaires. L’emploi concomitant de drones FPV par des affidés du ministère de la Défense du NUG et par des soldats de la KIA n’est pas le fruit du hasard. Techniquement, il laisse surtout entrevoir une intensification de la guerre des drones par la résistance et de nouveaux défis à surmonter par la Tatmadaw si elle veut garder sa maîtrise totale du ciel.
Or, l’armée du général-président Min Aung Hlaing dispose, elle aussi, de peu de moyens de lutte antiaérienne pour protéger ses bases et axes logistiques. C’est vrai pour ses aéroports, bien qu’elle se soit dotée ces dernières années de quelques moyens létaux russes (Pantsir-S1 commandés en janvier 2021, Pechora 2M) et chinois (Skyfend), ainsi que de défenses passives, comme les filets qui obstruaient l’entrée des hangars de Mandalay attaqués il y a dix jours.
Bien que les dégâts de l’opération soient intervenus à deux kilomètres du terminal accueillant les voyageurs civils, les relais du dictateur Min Aung Hlaing soutiennent que l’infrastructure aéroportuaire dédiée au trafic passager était l’objectif. Ils se sont toutefois bien gardés de rappeler qu’un ATR 72 commercial a été sérieusement endommagé à l’aéroport de Myitkyina, dans l’État Kachin, le 20 février dernier, lors d’une opération conjointe menée par des PDF et la KIA. Laisser penser que les généraux ne sont pas à même de protéger leurs actifs aériens n’est pas du meilleur effet quand on veut laisser croire que l’on resserre son emprise sur le pays et ses principales infrastructures de transport. Il en va de même des incapacités récurrentes à sécuriser les axes de communication dont les points névralgiques sont régulièrement pris à partie.
L’aéroport de Mandalay a dû fermer pendant deux jours.
Mais, sur le plan fluvial et sur l’un des principaux axes aquatiques nord-sud du pays, aucun navire de la junte n’a pu remonter le fleuve depuis Mandalay ou Shwegu au cours des dix derniers jours. Si le SCEF se montre prochainement capable de concourir régulièrement à des opérations d’obstruction « aérienne », grâce à des opérations combinées de drones FPV, la guerre civile birmane va connaître un nouveau chapitre, sans pour autant que ses volets terrestres sanglants ne s’amenuisent. Néanmoins, les caméras embarquées des drones employés ne faciliteront pas seulement les frappes : elles leur donneront un vaste écho (inter)national, soulignant une forme de « rééquilibrage » combattant et faisant apparaître le SCEF comme une instance, une alliance birmano-ethnique à prendre réellement en compte dans toute tentative négociée de sortie de crise.
François Guilbert
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