
À trois jours de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Washington, un nouveau dossier s’impose dans le face-à-face sino-américain : l’intelligence artificielle. Puces, modèles, centres de données et sécurité sont désormais des enjeux de puissance. Mais Washington et Pékin tentent parallèlement d’ouvrir un dialogue pour éviter que cette course technologique ne devienne incontrôlable.
Sam Altman, Jensen Huang et plusieurs autres poids lourds de la tech américaine sont attendus le 24 septembre à la Maison-Blanche pour le dîner d’État donné en l’honneur de Xi Jinping. Une présence qui illustre la place désormais occupée par l’intelligence artificielle dans le rapport de force entre Washington et Pékin.
Les patrons d’OpenAI et de Nvidia figurent parmi les dirigeants de la technologie invités au dîner organisé en l’honneur du président chinois. Elon Musk, Jeff Bezos, Sundar Pichai, Michael Dell et Tim Cook sont également annoncés. Leur présence n’a rien d’anecdotique : l’intelligence artificielle figure désormais parmi les sujets de discussion entre les deux premières puissances mondiales.
Pour Gavroche, cette séquence prolonge directement celle décrite ces derniers jours à l’approche du sommet Xi-Trump : Washington et Pékin cherchent moins à régler l’ensemble de leurs différends qu’à stabiliser une relation devenue profondément concurrentielle.
Un premier dialogue sur les risques de l’IA
Une étape supplémentaire a été franchie le 20 septembre à New York. Le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent et le vice-Premier ministre chinois He Lifeng ont abordé directement la question de l’intelligence artificielle lors de leurs discussions préparatoires au sommet. Washington a proposé la création d’un mécanisme permettant aux deux pays de se prévenir lorsqu’un incident lié à l’IA atteint un niveau susceptible d’affecter leur sécurité nationale.
Scott Bessent a plaidé pour davantage de transparence entre les États-Unis et la Chine et pour l’identification de risques communs. Pékin n’a toutefois pas encore accepté publiquement le mécanisme proposé. Les discussions marquent donc une ouverture, pas encore un accord.
La bataille des puces
Cette volonté de dialogue ne change rien à la compétition technologique entre les deux pays. Au cœur de celle-ci se trouvent les semi-conducteurs. Les modèles d’intelligence artificielle les plus puissants nécessitent des capacités de calcul considérables pour leur entraînement et leur fonctionnement. Nvidia domine une large partie du marché des processeurs les plus recherchés pour ces opérations.
Washington utilise depuis plusieurs années les contrôles à l’exportation pour limiter l’accès de la Chine aux puces et aux équipements les plus avancés. L’objectif est notamment de freiner le développement de capacités chinoises susceptibles d’avoir des applications stratégiques ou militaires.
C’est ce qui donne à la présence de Jensen Huang au dîner de la Maison-Blanche une dimension particulière : le dirigeant de Nvidia se trouve au cœur d’un arbitrage entre les intérêts commerciaux des entreprises américaines et les impératifs de sécurité nationale définis par Washington.
DeepSeek a changé la donne
Les restrictions américaines n’ont cependant pas empêché les entreprises chinoises de progresser. Des modèles développés notamment par DeepSeek et Moonshot AI rivalisent désormais, sur certains critères, avec ceux d’OpenAI ou d’Anthropic, parfois à moindre coût. Les restrictions américaines continuent de limiter la puissance de calcul disponible en Chine, mais elles n’ont pas empêché l’émergence de modèles chinois compétitifs. Les fabricants chinois de semi-conducteurs progressent parallèlement et les entreprises locales utilisent davantage de puces produites dans le pays.
Cette évolution complique la stratégie américaine : contrôler l’accès aux technologies les plus avancées peut ralentir la Chine, sans nécessairement empêcher Pékin de développer ses propres solutions.
Washington accuse Pékin de « distillation »
La confrontation porte désormais sur les modèles eux-mêmes. Le FBI, la NSA et l’agence américaine de cybersécurité CISA ont accusé en septembre plusieurs entreprises chinoises — parmi lesquelles DeepSeek, Alibaba, Moonshot AI et Z.ai — d’avoir cherché à extraire à grande échelle certaines capacités de modèles américains.
Les agences américaines parlent de « distillation », une technique permettant à un modèle d’apprendre à partir des réponses produites par un autre. Elles citent notamment des systèmes développés par OpenAI, Anthropic, Google et xAI. La Chine rejette ces accusations, qu’elle juge infondées, et accuse en retour Washington de chercher à préserver la domination américaine sur l’intelligence artificielle.
Coopérer sans ralentir la course
Washington et Pékin se retrouvent ainsi face au même paradoxe : coopérer suffisamment pour limiter certains risques, sans ralentir leur propre course technologique. Les inquiétudes dépassent la seule compétition économique. Les deux pays s’interrogent notamment sur l’utilisation de l’IA dans les cyberattaques, la désinformation, les infrastructures critiques ou encore sur les risques liés à des systèmes de plus en plus autonomes.
Donald Trump a jusqu’à présent rejeté les appels à ralentir le développement de l’intelligence artificielle aux États-Unis, estimant qu’une telle politique favoriserait la Chine. Pékin, de son côté, poursuit ses investissements dans ses propres modèles, infrastructures et semi-conducteurs.
Dans ces conditions, le sommet du 24 septembre paraît davantage susceptible d’ouvrir un canal de gestion des risques que de déboucher sur un accord destiné à encadrer conjointement la course à l’IA.
Et l’Europe ?
Pour les Européens, le duel sino-américain pose une autre question : celle de leur autonomie technologique. L’Union européenne a fait de la réglementation l’un des piliers de sa politique avec l’AI Act, mais elle cherche également à renforcer ses capacités industrielles. Bruxelles développe désormais un réseau d’« usines d’IA » adossées à ses supercalculateurs et prévoit des infrastructures beaucoup plus puissantes, les « gigafactories ». La Commission recensait en avril 2026 19 usines d’IA déployées et prévoit de mobiliser 20 milliards d’euros via InvestAI pour soutenir jusqu’à cinq gigafactories.
L’enjeu dépasse donc la réglementation. Dans une économie où la puissance dépend de plus en plus des processeurs, des centres de données, de l’énergie, des modèles et des talents capables de les développer, l’intelligence artificielle devient aussi une question de souveraineté.
Les patrons de la tech entrent dans le jeu diplomatique
La composition du dîner d’État du 24 septembre en fournit peut-être l’illustration la plus spectaculaire. OpenAI, Nvidia, Google, Amazon, Tesla ou Dell ne représentent plus seulement des intérêts économiques américains. Les technologies développées ou contrôlées par ces entreprises participent directement à la puissance industrielle et stratégique des États-Unis.
Après les droits de douane, les terres rares et les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle devient ainsi un dossier à part entière de la relation entre Washington et Pékin.
La rencontre Xi-Trump ne mettra pas fin à cette course. Elle pourrait toutefois marquer une nouvelle étape : celle où les deux principales puissances de l’IA commencent à organiser leur rivalité et à définir quelques garde-fous. Pour l’Europe, le message est tout aussi important : dans cette nouvelle géopolitique technologique, réglementer l’intelligence artificielle ne suffira pas. Il faudra aussi être capable de la développer, de l’entraîner et d’en maîtriser les infrastructures.
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