
Lors de sa rencontre avec Donald Trump à la Maison-Blanche, jeudi 24 septembre, Xi Jinping a demandé aux États-Unis, selon le compte rendu chinois de leurs échanges, d’adopter ce que Pékin qualifie de « position correcte » : s’opposer à l’indépendance de Taïwan. Le président chinois a également réaffirmé la position de Pékin sur « l’unité nationale et l’intégrité territoriale ».
Mais que signifie exactement l’expression « indépendance de Taïwan » ? L’île est-elle déjà, dans les faits, un État indépendant ? Et quelles sont les positions respectives de Pékin, de Washington et de Taipei sur cette question qui demeure l’un des principaux points de tension en Asie ?
Comment Taïwan est-il devenu la République de Chine ?
L’histoire de Taïwan explique en grande partie la complexité de son statut actuel. La dynastie Qing intègre l’île à la province chinoise du Fujian en 1684, avant d’en faire une province distincte en 1885.
Après la défaite de la Chine face au Japon, Taïwan devient une colonie japonaise en 1895. Après la capitulation japonaise en 1945, l’administration de Taïwan passe sous le contrôle de la République de Chine.
La situation bascule quatre ans plus tard. En 1949, vaincu par les forces communistes de Mao Zedong à l’issue de la guerre civile chinoise, le gouvernement de la République de Chine se replie à Taïwan et y transfère son siège. Aujourd’hui encore, le nom officiel de Taïwan reste « République de Chine ».
Sur le continent, Mao Zedong fonde de son côté la République populaire de Chine. Pékin se considère depuis comme le seul gouvernement chinois légitime et revendique Taïwan comme faisant partie de son territoire.
Quel est aujourd’hui le statut international de Taïwan ?
Pendant plusieurs décennies, le gouvernement de Taipei a lui aussi affirmé représenter la Chine. Mais en 1971, la République populaire de Chine obtient le siège chinois aux Nations unies, jusque-là détenu par la République de Chine.
Aujourd’hui, la grande majorité des États n’entretiennent pas de relations diplomatiques officielles avec Taïwan. L’île conserve néanmoins d’importantes relations non officielles avec de nombreux pays et dispose, dans de nombreuses capitales, de représentations qui remplissent de fait une partie des fonctions d’une ambassade. Taïwan délivre par ailleurs ses propres passeports.
Pékin considère pour sa part Taïwan comme faisant partie de la Chine et n’exclut pas le recours à la force pour parvenir à l’unification. Les autorités chinoises proposent depuis longtemps à l’île une formule reposant sur le principe « un pays, deux systèmes », inspirée du principe appliqué à Hong Kong et Macao. Cette formule est largement rejetée à Taïwan et ne constitue le programme d’aucun des deux principaux partis, le DPP et le Kuomintang.
Quelle est la position des États-Unis ?
Washington marche depuis des décennies sur une ligne diplomatique particulièrement délicate.
Les États-Unis ont rompu leurs relations diplomatiques officielles avec Taipei en 1979 pour établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine. Dans le même temps, le Taiwan Relations Act encadre leurs relations non officielles avec l’île et prévoit notamment la fourniture à Taïwan de moyens lui permettant de maintenir une capacité suffisante d’autodéfense.
La politique américaine dite d’« une seule Chine » ne doit pas être confondue avec le principe d’« une seule Chine » défendu par Pékin. Washington ne soutient pas l’indépendance de Taïwan et s’oppose à toute modification unilatérale du statu quo par l’une ou l’autre des parties. Les États-Unis ont également longtemps indiqué ne pas prendre position sur la question de la souveraineté de l’île.
À cette architecture diplomatique s’ajoutent les « Six Assurances » données à Taïwan sous la présidence de Ronald Reagan, en 1982. Parmi celles-ci figurent notamment l’absence de date fixée pour mettre fin aux ventes d’armes américaines à Taïwan, l’absence d’accord imposant une consultation préalable de Pékin sur ces ventes et l’absence d’engagement américain à réviser le Taiwan Relations Act.
Pékin demande régulièrement à Washington de mettre fin à ses ventes d’armes à l’île.
Les États-Unis ont par ailleurs mis fin à leur traité de défense avec Taïwan en 1979. Depuis, Washington entretient une forme d’« ambiguïté stratégique », en ne précisant pas à l’avance quelle serait exactement sa réponse militaire en cas d’attaque chinoise contre l’île.
Taïwan fonctionne-t-il déjà comme un État indépendant ?
Dans les faits, Taïwan dispose de la plupart des attributs d’un État : ses quelque 23 millions d’habitants élisent leurs dirigeants, son gouvernement administre le territoire qu’il contrôle, l’île possède ses propres forces armées, émet sa monnaie et délivre ses passeports. Sa situation internationale reste toutefois particulière en raison de sa reconnaissance diplomatique limitée et de la revendication de souveraineté exercée par Pékin.
Le gouvernement taïwanais affirme de son côté que la République de Chine est un État souverain. Il rejette le droit de Pékin à parler en son nom, soulignant notamment que la République populaire de Chine n’a jamais gouverné Taïwan et n’intervient pas dans le choix démocratique de ses dirigeants.
Taipei pourrait-il proclamer une « République de Taïwan » ?
Une telle évolution serait juridiquement et politiquement très complexe.
Il ne suffirait pas au président Lai Ching-te de proclamer unilatéralement la création d’une « République de Taïwan ». Une modification de la Constitution devrait d’abord être approuvée par le Parlement, avant d’être soumise à référendum.
Le seuil du référendum est particulièrement difficile à atteindre : les votes favorables doivent dépasser la moitié du nombre total des électeurs inscrits, et pas seulement représenter la majorité des suffrages exprimés. Avant cela, l’amendement doit franchir des seuils très élevés au Parlement.
Le Parti démocrate-progressiste (DPP), au pouvoir depuis 2016, n’a pas engagé de procédure visant à remplacer officiellement la République de Chine par une « République de Taïwan ». Le Kuomintang (KMT), principal parti d’opposition, s’oppose fermement à une modification du nom officiel de l’État.
Que dit le président taïwanais Lai Ching-te sur l’indépendance ?
Lai Ching-te est particulièrement critiqué par Pékin, qui le qualifie de « séparatiste ».
Avant son élection à la présidence, il s’était notamment décrit comme un « travailleur pragmatique pour l’indépendance de Taïwan », une déclaration régulièrement mise en avant par les autorités chinoises.
Lai affirme aujourd’hui qu’aucune proclamation d’indépendance n’est nécessaire puisque, selon lui, Taïwan est déjà un pays souverain et indépendant sous son nom officiel de République de Chine.
Cette divergence résume toute la complexité de la question taïwanaise. Pour Pékin, « l’indépendance de Taïwan » constitue une ligne rouge et la réunification relève de l’intégrité territoriale chinoise. Pour Taipei, la République de Chine dispose déjà de sa propre souveraineté et son avenir doit être décidé par sa population. Washington, de son côté, ne soutient pas l’indépendance de Taïwan mais s’oppose à toute modification unilatérale du statu quo.
Derrière une question apparemment simple — Taïwan est-il indépendant ? — se superposent donc plusieurs conceptions de la souveraineté, de la reconnaissance internationale et du statu quo. Cette situation, héritée de plusieurs décennies d’histoire, demeure au cœur des tensions entre Pékin, Taipei et Washington.
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