
Quel est le point commun entre le Monument de la démocratie, le Monument de la victoire et l’université Silpakorn ? Derrière ces lieux emblématiques de Bangkok se dessine le parcours d’un sculpteur italien arrivé au Siam il y a plus d’un siècle. Devenu Silpa Bhirasri, Corrado Feroci a marqué l’histoire de l’enseignement artistique thaïlandais. Jusqu’au 23 octobre, une exposition au Museum Pier dévoile notamment des œuvres réalisées avant son départ de Florence, longtemps restées méconnues du public thaïlandais
À Bangkok, son travail fait partie du paysage. Sur l’avenue Ratchadamnoen, les bas-reliefs du Monument de la démocratie portent sa marque. Au Monument de la victoire, il a également contribué à la réalisation d’un ensemble devenu l’un des grands repères de la capitale. Pourtant, derrière ces monuments familiers se cache une histoire que peu de visiteurs connaissent.
Celle de Corrado Feroci, né à Florence en 1892, arrivé au Siam en 1923 et devenu, sous le nom de Silpa Bhirasri, l’une des figures les plus respectées de l’art moderne thaïlandais.
L’exposition The Spirit of Sculptors, présentée au Museum Pier jusqu’au 23 octobre, invite à remonter le fil de cette existence singulière. Elle révèle notamment des œuvres de jeunesse, réalisées en Italie avant que leur auteur ne traverse les mers pour rejoindre Bangkok.
Un Florentin à la cour du Siam
Lorsque Corrado Feroci débarque au Siam, le royaume est encore une monarchie absolue. Le roi Rama VI souhaite développer certaines techniques de sculpture occidentale et former des artistes locaux à leur pratique. Diplômé d’une école d’art de Florence, Feroci rejoint le Département des beaux-arts comme sculpteur. Il apporte avec lui une formation académique européenne, fondée sur l’étude de l’anatomie, du dessin et du modelage.
Mais son influence ne se limite pas à la production de statues officielles. Feroci devient aussi professeur. Il forme une génération d’artistes thaïlandais et participe à la mise en place d’un enseignement structuré de la peinture et de la sculpture.
En 1933, il fonde une école des beaux-arts qui deviendra, dix ans plus tard, l’université Silpakorn. L’établissement est officiellement créé le 12 octobre 1943, avec une première faculté consacrée à la peinture et à la sculpture. Cette date prend une résonance particulière aujourd’hui : l’université célèbre cette semaine le 83e anniversaire de sa fondation.
L’histoire de Feroci accompagne également les transformations politiques du pays. Après la révolution de 1932, qui met fin à la monarchie absolue, les commandes publiques changent de nature. Les monuments ne célèbrent plus seulement les souverains : ils deviennent aussi les symboles d’un nouvel ordre politique.
Le sculpteur italien participe à cette évolution. Ses bas-reliefs pour le Monument de la démocratie, inauguré en 1940, témoignent de son travail au service de la sculpture monumentale. Il contribue également à d’autres grandes réalisations publiques, sans en être nécessairement l’unique concepteur.
Corrado Feroci devient Silpa Bhirasri
La Seconde Guerre mondiale bouleverse son existence. L’Italie ayant rejoint les puissances de l’Axe, les ressortissants italiens présents au Siam se retrouvent dans une situation délicate. En 1944, Feroci obtient la nationalité thaïlandaise et adopte le nom de Silpa Bhirasri. Une nouvelle identité qui restera associée à son œuvre et à son enseignement.
Après la guerre, les difficultés économiques le conduisent à retourner quelque temps en Italie. Mais il choisit finalement de revenir en Thaïlande pour poursuivre son travail à Silpakorn. Il y enseigne jusqu’à sa mort, en 1962, à l’âge de 69 ans.
Aujourd’hui encore, son souvenir demeure particulièrement vivant dans les milieux artistiques thaïlandais. Son portrait figure dans des ateliers, des écoles et des lieux consacrés aux arts. Ses écrits et ses enseignements ont contribué à structurer la réflexion sur l’art moderne dans le royaume.
L’homme est devenu une référence, mais son parcours raconte aussi une rencontre entre deux traditions artistiques. Il n’a pas inventé l’art thaïlandais, dont l’histoire remonte à plusieurs siècles. Il a en revanche participé à l’émergence de nouvelles pratiques de sculpture et à leur transmission dans un cadre universitaire.
Des œuvres italiennes rarement exposées
C’est précisément l’intérêt de The Spirit of Sculptors : montrer l’artiste avant qu’il ne devienne cette figure presque institutionnelle. Au Museum Pier, les visiteurs découvrent notamment des dessins, des sculptures académiques, des médailles et des objets conçus pendant ses années italiennes. Plusieurs pièces proviennent de collections privées et sont présentées pour la première fois au public thaïlandais.
L’exposition rassemble également des documents historiques, des supports pédagogiques et des lettres qui éclairent sa relation avec ses étudiants. Une évocation de sa sépulture florentine rappelle que, malgré son enracinement en Thaïlande, son histoire est restée liée à sa ville natale. Mais la manifestation ne se limite pas à Feroci.
Organisée autour de trois générations de sculpteurs, elle présente également les œuvres de Watchara Prayoonkum et de Wayuphat Rattanaphet. Le premier appartient à une génération formée dans le prolongement de l’enseignement de Silpa Bhirasri ; le second représente une approche plus contemporaine de la sculpture.
Le dialogue entre leurs créations permet de mesurer les évolutions de cet art, entre techniques héritées, références thaïlandaises et expressions personnelles.
En parcourant les salles, le visiteur découvre ainsi un homme différent de celui que célèbrent les hommages officiels : un jeune artiste florentin, dessinateur et modeleur, dont le destin allait se confondre avec une partie de l’histoire culturelle du Siam. Une belle occasion, ensuite, de regarder autrement les monuments de Bangkok.
Informations pratiques
The Spirit of Sculptors: A Dialogue Across Three Generations, jusqu’au 23 octobre 2026 au Museum Pier, 166 Maha Rat Road, dans le quartier historique de Rattanakosin, à Bangkok.
Ouverture annoncée tous les jours de 10 heures à 18 heures. Entrée payante. Tarifs à vérifier auprès du musée, plusieurs annonces faisant état de réductions propres à l’exposition.










