
Les incendies qui ravagent l’Indonésie continuent d’empoisonner l’air de plusieurs pays d’Asie du Sud-Est. Mais la crise prend désormais une nouvelle tournure. À Singapour, les autorités ont engagé des démarches contre dix entreprises exploitant des terres dans les régions touchées par les feux. Le géant indonésien Asia Pulp & Paper se retrouve lui aussi sous pression. Derrière les nuages de fumée, la question des responsabilités économiques revient au premier plan.
Dix entreprises sommées d’agir
Singapour ne veut plus seulement subir les fumées venues d’Indonésie. Lundi 19 octobre, l’Agence nationale de l’environnement (NEA) a annoncé de nouvelles démarches à l’encontre de trois entreprises opérant sur l’île de Bornéo, portant à dix le nombre total de sociétés concernées.
Les sept premières avaient reçu des notifications le 16 octobre, après la détection d’incendies dans des concessions situées à Sumatra. Les entreprises concernées doivent mobiliser des équipes pour éteindre les feux, empêcher leur propagation, interrompre toute activité de brûlage et soumettre des plans de prévention aux autorités singapouriennes.
Ces mesures s’appuient sur une loi adoptée en 2014, le Transboundary Haze Pollution Act, qui permet à Singapour d’engager des procédures contre des entreprises responsables de pollutions atmosphériques affectant son territoire, même lorsque leurs activités se déroulent à l’étranger. Il ne s’agit pas encore de condamnations. Les autorités cherchent à prévenir l’aggravation des incendies et à établir les responsabilités éventuelles.
Le géant du papier Asia Pulp & Paper sous pression
L’affaire prend une dimension supplémentaire avec la mise en cause d’Asia Pulp & Paper (APP), l’un des principaux groupes papetiers indonésiens, connu notamment pour ses mouchoirs et produits d’hygiène de la marque Paseo. Lundi 19 octobre, le Singapore Environment Council, un organisme indépendant chargé notamment de certifications environnementales, a annoncé des restrictions temporaires concernant le label écologique du groupe.
En cause : trois fournisseurs de fibres de bois d’APP dont les concessions sont associées à des incendies ayant contribué aux fumées atteignant Singapour. L’entreprise doit désormais fournir des rapports quotidiens sur les opérations de surveillance et de lutte contre les feux.
Mardi 20 octobre, APP a tenu à préciser que son label environnemental n’était pas suspendu. Le groupe affirme collaborer avec les autorités et souligne que des incendies peuvent se propager depuis des terrains extérieurs aux concessions de ses fournisseurs. Cette distinction est essentielle : identifier des incendies sur des terres exploitées par une entreprise ne suffit pas à démontrer que celle-ci les a déclenchés.
Le précédent de 2015
La situation rappelle une crise survenue onze ans plus tôt. En 2015, de gigantesques incendies en Indonésie avaient plongé une partie de l’Asie du Sud-Est dans un brouillard toxique pendant plusieurs semaines. À Singapour, plusieurs grandes enseignes avaient alors retiré de leurs rayons des produits liés à Asia Pulp & Paper, notamment ceux commercialisés sous les marques Paseo et Nice.
Cette pression commerciale avait montré qu’au-delà des sanctions administratives, les entreprises pouvaient aussi subir les conséquences économiques d’une atteinte à leur réputation environnementale. Le risque ressurgit aujourd’hui pour le groupe indonésien, même si les restrictions annoncées en octobre 2026 ne constituent ni une interdiction de vente ni une suspension générale de sa certification.
Une crise qui dépasse les frontières
Comme Gavroche le rapportait le 9 octobre, les fumées des incendies indonésiens ont déjà provoqué la fermeture de nombreuses écoles en Malaisie. La pollution a également touché Singapour et d’autres territoires de la région.
Ces épisodes, connus localement sous le nom de haze, résultent notamment des incendies de végétation et de tourbières à Sumatra et Bornéo. Les fumées peuvent parcourir plusieurs centaines de kilomètres, tandis que les sols tourbeux continuent parfois de brûler longtemps après la disparition des flammes visibles.
Le problème est ancien. Les incendies peuvent être liés aux conditions climatiques, mais aussi à des pratiques de défrichage et à la gestion des terres agricoles et forestières. Depuis 2002, les pays de l’ASEAN disposent d’un accord de coopération contre la pollution atmosphérique transfrontalière. Pourtant, les crises se répètent, alimentant les tensions entre l’Indonésie et ses voisins.
Pour Jakarta, la prévention des incendies suppose de contrôler un territoire immense et des milliers de concessions. Pour Singapour, la question est désormais de savoir comment obtenir des résultats lorsque les sources de pollution se trouvent hors de ses frontières.
Les pollueurs devront-ils payer ?
En s’adressant directement aux entreprises, Singapour cherche à dépasser les traditionnelles protestations diplomatiques. La démarche reste néanmoins délicate. Les autorités devront établir les liens entre les incendies, les concessions concernées et la pollution constatée sur leur territoire. Elles devront également faire appliquer d’éventuelles sanctions à des sociétés opérant à l’étranger.
Pour les groupes industriels, les conséquences pourraient être commerciales autant que juridiques : restrictions de certifications, contrôles renforcés, inquiétudes des distributeurs et pression des consommateurs.
Onze ans après la grande crise de 2015, Singapour tente ainsi de transformer une question récurrente de santé publique en enjeu de responsabilité économique. Reste à savoir si cette pression suffira à empêcher le retour des fumées l’année prochaine.
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