
Le basilic sacré, ingrédient incontournable de la cuisine thaïlandaise, vient de déclencher une polémique inattendue. En cause : les droits obtenus par une filiale du puissant groupe CP sur quatre variétés de cette plante populaire. Agriculteurs inquiets, accusations de mainmise économique et intervention du gouvernement : derrière le pad krapao se joue une bataille bien plus sérieuse qu’il n’y paraît.
Difficile d’imaginer la cuisine thaïlandaise sans le krapao. Ce basilic sacré, à la saveur légèrement poivrée, parfume notamment le célèbre pad krapao, plat de viande sautée au piment et à l’ail que l’on retrouve à tous les coins de rue. Mais cette plante du quotidien se retrouve aujourd’hui au cœur d’une controverse qui dépasse largement les cuisines du royaume.
En cause : quatre variétés de basilic sacré protégées juridiquement au bénéfice de CPRAM, une entreprise agroalimentaire du groupe Charoen Pokphand (CP).
Face aux inquiétudes suscitées par cette affaire, le ministre thaïlandais de l’Agriculture, Suriya Juangroongruangkit, a ordonné, samedi 24 octobre, une vérification des enregistrements concernés. L’administration dispose de sept jours pour présenter ses conclusions.
Quatre variétés, pas tout le basilic
Les variétés Kaewjuree 01, 02, 03 et 04 ont été développées dans le cadre d’une collaboration entre CPRAM et l’université publique Kasetsart. Elles bénéficient d’une protection juridique depuis 2024, valable jusqu’en 2036.
Selon CPRAM, ces variétés ont été sélectionnées pour leurs caractéristiques particulières, notamment leurs feuilles plus grandes et leur adaptation à la fabrication industrielle de plats préparés. L’entreprise assure ne pas vouloir commercialiser leurs semences auprès du grand public.
Une précision essentielle : CPRAM ne possède pas le basilic sacré. Ses droits concernent uniquement quatre variétés identifiées. Les agriculteurs peuvent continuer à cultiver, conserver les semences et commercialiser les variétés traditionnelles de krapao.
Le principe existe également en France, où les certificats d’obtention végétale permettent de protéger une nouvelle variété sans donner à son créateur des droits sur l’ensemble de l’espèce.
Pourquoi le groupe CP suscite-t-il autant de méfiance ?
Pour comprendre les réactions, il faut mesurer la puissance de Charoen Pokphand. En Thaïlande, les entreprises de ce conglomérat sont présentes dans l’agroalimentaire, l’élevage, les magasins 7-Eleven, les enseignes Makro et Lotus’s, mais aussi les télécommunications à travers True. Cette omniprésence économique nourrit des interrogations sur la place laissée aux petits producteurs.
Plusieurs Thaïlandais interrogés par Gavroche expriment ainsi leur incompréhension : pourquoi un groupe déjà aussi riche cherche-t-il à obtenir de nouveaux droits sur une plante cultivée depuis des générations, alors que de nombreux paysans peinent à vivre de leur travail ?
Cette réaction traduit un sentiment d’injustice, sans démontrer que CPRAM chercherait à s’approprier le basilic traditionnel. La presse thaïlandaise rapporte également les inquiétudes d’agriculteurs qui redoutent que le renforcement des protections variétales complique, à terme, l’accès aux semences ou leur réutilisation.
Recherche publique et intérêts privés
L’organisation thaïlandaise BIOTHAI, engagée dans la défense de la biodiversité agricole, réclame davantage de transparence sur la collaboration entre CPRAM et l’université Kasetsart. Elle souhaite notamment connaître les conditions de partage des bénéfices issus des recherches ayant permis de développer les quatre variétés.
De son côté, l’université Kasetsart défend la finalité scientifique de cette coopération, menée entre 2020 et 2023. Elle affirme avoir cherché à développer des variétés mieux adaptées aux besoins alimentaires et à créer de nouveaux débouchés agricoles.
La controverse intervient également alors que la Thaïlande examine une possible réforme de sa législation sur les semences, notamment dans la perspective d’un alignement sur la convention internationale UPOV 1991, sujet également présent dans les négociations commerciales avec l’Union européenne.
Selon une consultation relayée par le Conseil national des agriculteurs, plus de 321 000 participants, soit 99,56 % des réponses recueillies, se sont déclarés opposés à cette orientation. Ce résultat témoigne d’une forte mobilisation parmi les répondants, sans constituer un sondage représentatif de l’ensemble des agriculteurs thaïlandais.
Sept jours pour faire la lumière
Dans son communiqué du 24 octobre, le ministère de l’Agriculture assure vouloir défendre les droits des cultivateurs tout en respectant les innovations agricoles.
Le ministre Suriya a notamment demandé de vérifier si les quatre variétés protégées répondent bien aux exigences légales et présentent des caractéristiques suffisamment distinctes des variétés traditionnelles. Aucune irrégularité n’a été établie à ce stade. Mais au-delà des conclusions administratives, une question demeure : comment convaincre les petits agriculteurs que l’innovation profite aussi à ceux qui cultivent la terre, et pas seulement aux grands groupes agroalimentaires ?
Le pad krapao continuera de parfumer les assiettes thaïlandaises. Son ingrédient vedette est pourtant devenu le symbole d’un débat bien plus vaste sur la puissance économique et le partage des richesses dans le royaume.
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