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BIRMANIE – POLITIQUE : Des élections générales en forme de feuilleton cadenassé

Date de publication : 30/08/2025
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vote Birmanie

 

Une chronique birmane de François Guilbert

 

Le programme des élections générales prévues par les généraux putschistes du 1er février se dévoile peu à peu. La junte de la Commission de la sécurité et de la paix de l’État (SSPC) feuilletonne ses annonces alors même que le général Min Aung Hlaing proclame, depuis quatre ans déjà, qu’une nouvelle votation est indispensable pour (r)établir une « démocratie multipartite disciplinée ». Cette segmentation de la diffusion des informations électorales démontre ô combien le pouvoir en place à Nay Pyi Taw navigue à vue. De plus, elle n’aide ni les partis politiques enregistrés, ni les citoyens – électeurs à s’approprier des scrutins à bien des égards plus complexes et que ceux tenus en 2010, 2012, 2015 et 2020.

 

Si l’introduction d’un nouveau mode de scrutin mixte, empruntant des éléments aux systèmes majoritaire et proportionnel, est indéniablement un facteur perturbant, la persistance d’une grande insécurité dans les territoires obscurcit plus encore le processus politique devant conduire la Birmanie des généraux à disposer à leur main de 17 nouvelles assemblées parlementaires à la fin du premier trimestre 2026, un président élu par les membres de la représentation nationale (Pyidaungsu Hluttaw) mais aussi 29 ministres des affaires ethniques.

 

Pour contourner autant que possible la contrainte sécuritaire, les putschistes ont décidé d’étaler la consultation électorale sur deux mois (décembre 2025, janvier 2026), rien n’étant pour autant figé dans un marbre réglementaire et/ou un calendrier précis. A défaut de savoir aujourd’hui combien de fois le corps électoral sera convoqué, on connaît, depuis l’annonce faite le 20 août par la Commission électorale de l’Union (UEC), la première échéance aux urnes. Le processus est toutefois si changeant que la date limite de dépôt des candidatures vient de glisser du 8 au 17 septembre ou encore le nombre changeant des partis en lice, désormais 61 soit + 11 % depuis le début 2025 ou encore + 27 % depuis le 1er janvier 2024.

 

Le dimanche 28 décembre : les citoyens des 15 divisions administratives choisiront des élus

 

Tous les parlementaires ne seront pas désignés à l’heure du dernier week-end de l’année civile. Certes, des candidats concourront dans des circonscriptions des 7 États, des 7 régions et du territoire de l’Union Nay Pyi Taw mais toutes les circonscriptions du pays ne seront pas concernées par la première étape du processus : loin de là même. 30,9 % seulement des townships seront en effet touchés, voire un tout petit peu plus (38,2 %) si on prend au pied de la lettre une indiscrétion de la Commission électorale de l’Union qui a affirmé qu’elle ne pourra, tout au mieux, organiser les scrutins que dans 267 des 330 townships de la nation.

 

En tout état de cause, non seulement tout le territoire national ne sera pas mobilisé électoralement le 28 décembre mais des distorsions importantes existeront entre les provinces. Seules 2 des 15 subdivisions verront plus de 50 % de leurs entités consultées. Dans plus de 70 % des régions et près de 60 % des États, les électeurs seront sollicités dans moins d’un tiers des townships. Autrement dit, à l’heure du choix de leurs premiers candidats, les partis politiques ne savent pas quand leurs poulains concourront dans près de 70 % des circonscriptions électorales.

 

Nombre de townships par État et par région concernés par le passage aux urnes le 28 décembre 2025

 

États et régions

Nombre de townships (en %)

Territoire de l’Union – Nay Pyi Taw

100 %

État Môn

50 %

État Kayin 

42, 8%

Région Tanintharyi

40 %

Région Magway

36 %

État Kachin

33,3 %

Région Sagaing

32,4 %

Région Ayeyarwady

30, 7 %

État Kayah

Région Bago

Région Mandalay

28,5 %

28,5 %

28,5 %

Région Rangoun

26,6 %

État Chin

22,2 %

État Shan

21,8 %

État Rakhine

17,6 %

 

Non seulement les scrutins se tiendront majoritairement d’abord dans moins d’un tiers des circonscriptions mais il appert que les considérations sécuritaires n’ont pas été les seules pour arrêter les lieux de passage dans les bureaux de vote le 28 décembre. Certes, on voit mal les électeurs se déplacer dans plus de 3 des 17 townships de l’État Rakhine puisque l’Armée de l’Arakan (AA) contrôle 82,3 % du découpage administratif de la province frontalière du Bangladesh. Il en est de même dans l’État Chin où les révolutionnaires et les groupes ethniques armés maîtrisent la plupart des villes et des villages. A contrario, la SSPC semble bien peu empressée d’installer les isoloirs dans les centres urbains les plus peuplés. D’un point de vue calendaire, les urnes y seront majoritairement instaurées en 2026 et vraisemblablement en deux fois, un dimanche de la mi-janvier puis un autre à la fin du même mois.

 

Cet étalement dans le temps des consultations facilitera le déploiement des forces de coercition. Communicationnellement, cela offrira aussi la possibilité de proclamer urbi et orbi que les électeurs se sont mobilisés dans la « même ampleur » d’une phase à l’autre des votations. Un moyen comme un autre pour donner un semblant de « légitimité » aux élus qui sortiront en tête. On ne sait d’ailleurs pas quand les vainqueurs des scrutins uninominaux à un tour du 28 décembre, notamment pour les représentants à la chambre basse (Pyithu Hluttaw), seront connus publiquement ou proclamés par la commission électorale de l’Union.

 

Pourtant, le décompte des bulletins pourrait s’effectuer plus rapidement que par le passé. Il sera possible cette fois-ci de voter par voie électronique et par des votes par anticipation largement ouverts. Selon les dires des services de la junte, 55 000 machines à comptage automatisé ont été produites en Birmanie pour l’échéance de décembre 2025. Reste donc à savoir si un séquençage dans le temps des résultats électoraux est possible, s’il peut être à la faveur du récit politique (inter)national de la SSPC, de son parti relais (Parti de l’Union pour la solidarité et le développement (USDP)) et ses nombreux faux-nez ethniques.

 

La junte cherche à faire valoir que ses scrutins ne sont pas verrouillés d’avance et accorde plus de place aux formations politiques ethniques

 

Afin d’éviter de souligner que la base électorale est ethniquement bamar, la SSPC n’a pas fait le choix de consulter géographiquement les électeurs du centre vers les périphéries. Les townships à majorité bamar seront appelés à se prononcer le 28 décembre, comme les autres, dans une proportion très similaire à la moyenne nationale (33,3 %). Facialement, la SSPC s’emploie à souligner son « ouverture » vers les minorités ethniques. Elle semble en effet avoir augmenté significativement (+31 %) le nombre des élus à la chambre haute nationale (Amyotha Hluttaw) et dans les assemblées provinciales (+15,5 %).

 

Si ce choix est bien confirmé, mécaniquement, cela veut dire aussi que le nombre de militaires désignés par le commandant-en-chef des services de défense sera en hausse dans les deux arènes parlementaires car il n’est nullement envisagé de voir revu à la baisse le ratio de 25 % des sièges réservés constitutionnellement à l‘armée et au bon vouloir de son chef. On est bien loin des débats de 2020 quand l’opposition démocratique affirmait vouloir réduire progressivement le poids des soldats dans les institutions, en passant, par exemple, de 25 % à 15 % puis en contractant ce ratio de 5 % législature après législature, l’amenant ainsi à 0 % dans les assemblées parlementaires en 2040, à l’heure des 95 ans de Daw Aung San Suu Kyi.

 

En 2026, la situation sera toute différente. Le nombre des personnels militaires désignés par le général Min Aung Hlaing à l’Assemblée de l’Union (Pyidaungsu Hluttaw) pourrait s’élever de 7,2 % par rapport à 2020. 179 sièges seront en effet à pourvoir parmi les personnels d’active ce qui permettra de rétribuer des dizaines d’officiers supérieurs loyaux mais amovibles, sans motif, à tout moment.

 

Dans ce contexte, certes, les élus à la chambre haute pèseront un peu plus à l’Assemblée de l’Union mais pas au point de pouvoir faire barrage aux volontés législatives et personnelles du numéro 1 de l’armée, surtout si celui-ci veut endosser le costume de président de la République et offrir la vice-présidence à son numéro 2, le général Soe Win. Ces étapes post-élections générales relèvent, comme de bien entendu, encore du secret le plus total. Mais, en attendant, la diplomatie de la SSPC s’emploie dans les enceintes régionales à promouvoir son schéma électoral en lui accordant des fonctions iréniques qu’il n’a manifestement pas.

 

Le calendrier multilatéral de la mi-août au début septembre offre bien des occasions pour faire passer les messages « électoraux » de la junte aux voisins asiatiques et de l’ASEAN. En témoignent : la réunion des ministres des affaires étrangères de la région Lancang – Mékong (Anning, 14 – 15 août), le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (Tianjin, 31 août – 1er septembre) ou encore le déplacement à Nay Pyi Taw (19 septembre) de la présidence malaisienne de l’ASEAN, accompagnée de représentants de quelques autres États-membres, possiblement l’Indonésie, les Philippines et la Thaïlande.

 

Derrière des portes fermées, le général Min Aung Hlaing et son ministre des affaires étrangères, le général (cr) Than Swe, dévoilent progressivement leurs mécanismes électoraux, demandent de la compréhension à leurs « efforts », du soutien, voire des observateurs pour le moment venu ; un objectif majeur vis-à-vis de l’Association des nations d’Asie du sud-est car si certains de ses membres se prêtent à la manœuvre, un retour en grâce dans les instances décisionnelles de la principale organisation régionale pourrait s’esquisser pour la fin de l’année prochaine.

 

Dans ces enceintes, il n’est pas indispensable pour les putschistes de critiquer les postures occidentales, les Etats-Unis ayant fait savoir par une directive de Mario Rubio aux diplomates relevant du Département d’État d’éviter de commenter l’équité et la légitimité des élections dans les pays tiers. Reste à savoir si ce silence s’appliquera aux élections birmanes. Cependant, le récit électoral birman auprès des acteurs régionaux est d’autant plus impératif et d’actualité que les centaines de milliers de travailleurs résidents en Asie sont de potentiels électeurs.

 

Or depuis la semaine dernière et jusqu’au 8 septembre, ils peuvent se faire connaître de leurs consulats de référence ou de la Commission électorale de l’Union. Pas sûr néanmoins que ces citoyens se rendent massivement et sans contraintes aux urnes dans le laps de temps de vote qu’il leur sera accordé. Parmi ces migrants figurent en effet un grand nombre d’ennemis de la mainmise totale de Tatmadaw sur les institutions et qui ont fui l’installation du pouvoir putschiste. L’hostilité des expatriés est à l’image d’une société birmane qui rejette aujourd’hui les généraux peut-être plus encore que lors des précédents scrutins organisés par les régimes militaires en 2010, 2012 voire même 1990. Les soutiens récurrents à la lutte armée, notamment financiers, en sont des manifestations fortes et sans pareils historiquement.

 

François Guilbert

 

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