
Une analyse d’Yves Carmona, ancien ambassadeur de France
Les élections pour la Chambre des représentants ont eu lieu le 8 février. Cette fois, les sondages ne se sont pas trompés : la Première ministre Takaichi Sanae a gagné haut la main son pari, une dissolution surprise avec un calendrier très serré (16 jours de campagne), y compris aux yeux de son propre parti, car on n’avait pas vu l’annonce d’une dissolution dès l’ouverture d’une session parlementaire depuis 1966. Elle a aussi pris le risque de l’annoncer avant le débat budgétaire, ce qui a également suscité l’étonnement de son parti, et elle en a fait un référendum sur sa politique : cela se traduit par un triomphe électoral, bien qu’immédiatement après l’annonce de la dissolution, sa cote de popularité ait nettement baissé. Le résultat est sans appel.
Sur une Chambre des représentants de 465 membres (289 élus au scrutin majoritaire et 176 à la proportionnelle), son parti, le Parti libéral-démocrate (PLD, conservateur), en sort avec 310 sièges, soit les deux tiers du nombre de sièges de l’Assemblée pour la première fois depuis que ce système électoral a été introduit en 1996. Cela permet à la chambre basse de faire passer ses projets de loi même s’ils sont rejetés par la chambre haute, où le PLD est minoritaire.
Le PLD n’a même plus besoin d’une alliance telle que celle qui lui a permis de gouverner depuis septembre 2025 avec le « Parti du renouveau japonais » (nationaliste). Celui-ci, bien implanté à Osaka, n’a pas réussi à en tirer profit. Cette situation confortable pour le PLD ne s’était pas produite depuis la Seconde Guerre mondiale ; de plus, si l’on en croit les sondages à la sortie des urnes, la jeunesse a beaucoup voté pour Mme Takaichi, alors que le PLD paraissait vieilli et en perte de vitesse.
Pourtant, un certain agacement a accompagné cette campagne électorale : une élection en février se déroule sous la neige, ce qui est arrivé jusque dans Tôkyô, et pas seulement à Hokkaidô où c’est plus fréquent. N’était-ce pas justement l’objectif recherché pour fragiliser l’opposition ? Le parti centriste a été fondé le 16 janvier dernier par le Parti constitutionnel démocrate et le Parti Kômeitô. Il avait pour objectif de rassembler les forces centristes en mettant en avant le slogan « Les citoyens d’abord », mais il a subi une défaite cuisante, passant de 167 sièges avant les élections à 49 sièges, soit une perte de 70 %.
Des personnalités importantes telles que le fondateur du Parti constitutionnel, Edano Yukio, le vieux leader Ozawa Ichirô et d’autres cadres ont été battues les unes après les autres. Les dirigeants des deux partis, M. Noda, ancien Premier ministre, et M. Saitô, ont démissionné, assumant la responsabilité de cette déroute. Lors d’une conférence de presse tôt le matin du 9 février, M. Noda a déclaré : « C’est une responsabilité énorme qui mérite mille morts. »
Il faut dire que l’alliance, forgée juste avant les élections, entre le Parti constitutionnel, défenseur de la Constitution pacifiste du 3 novembre 1946, dont le chef de file était M. Edano Yukio, plusieurs fois ancien ministre, ne pouvait guère incarner le renouvellement. L’alliance entre l’héritier du parti socialiste et le Kômeitô (parti de la Lumière, bouddhiste) a certainement dérouté les électeurs de l’un et de l’autre, aboutissant à ce recul historique.
On n’avait pas vu cela au moins depuis 1969, où seul le gouvernorat de Tôkyô était en jeu, à une époque où le parti bouddhiste jouait le jeu de l’union de la gauche.
Cependant, l’insatisfaction demeure à l’égard du PLD, régulièrement accusé de faire campagne — ce qui coûte particulièrement cher au Japon — avec de l’argent caché, en particulier celui de l’Église de l’Unification (secte Moon), alors que la majorité des citoyens voient leur pouvoir d’achat stagner. Cela intervient au moment où M. Trump frappe tous azimuts, tantôt par une augmentation des droits de douane, son remède favori, tantôt par un alourdissement de la contribution déjà élevée aux dépenses de défense censées protéger le Japon contre des voisins hostiles (Corée du Nord, Chine à la limite), alors que l’inconstance du président américain ne garantit guère leur effectivité.
Habilement, Mme Takaichi met en avant la revitalisation de l’économie et le soutien au pouvoir d’achat (rappelons que son modèle était pourtant Mme Thatcher…). C’est en particulier le cas de l’énergie : son gouvernement a approuvé le redémarrage de la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, la plus grande du monde, treize ans après la catastrophe de Fukushima qui avait provoqué l’arrêt de toutes les centrales nucléaires, dont une partie a depuis été remise en service.
Revitalisation également dans le « pétrole du XXIᵉ siècle » : les semi-conducteurs. Le leader mondial du haut de gamme, le Taïwanais TSMC, va investir à Kumamoto à hauteur de 12,2 milliards de dollars, avec une participation de l’État promise par Mme Takaichi. C’est l’intelligence artificielle qui en constituera le principal débouché. Simultanément, le champion national Rapidus réunirait trente sociétés actionnaires, avec à leur tête SoftBank et Sony.
L’une de ses forces est son pragmatisme. Elle a promis au début de la campagne une révision des normes du travail, la première depuis 1987, répondant à l’émotion populaire : une nouvelle employée du géant publicitaire Dentsu s’était suicidée à cause du surmenage après avoir effectué de longues heures supplémentaires.
Autre force : être une femme, ce qu’on n’avait jamais vu. Mme Tsujimoto, ex-leader socialiste, s’est montrée très élogieuse sur sa ténacité, alors qu’elles appartiennent à des camps opposés. Mme Takaichi, elle, a su briser le « plafond de verre » qui pesait — et continue de peser — sur les femmes en politique.
Plus généralement, le marché, momentanément inquiet de la poursuite de la politique d’assouplissement quantitatif — qui alourdit la dette publique, entretient l’inflation, provoque la baisse du yen par rapport au dollar et encourage les Japonais à investir de plus en plus à l’étranger —, et de ses propos lorsqu’elle a déclaré peu avant le début de la campagne que « la politique budgétaire jusqu’à présent avait été affectée par la “malédiction de l’austérité excessive” », est finalement très satisfait de cette victoire du PLD : +3,89 % le 9 février.
S’agissant du soutien au pouvoir d’achat, qui est la préoccupation numéro un des Japonais, suivie par la retraite et les questions de sécurité, Mme Takaichi a annoncé la suppression, pendant les deux années à venir, de la taxe à la consommation sur les produits et boissons alimentaires.
Au croisement des politiques extérieure et intérieure, le gouvernement a adopté le 23 janvier, alors que la campagne électorale avait commencé, un paquet de mesures qui devraient être mises en œuvre d’ici l’été concernant les étrangers, qui étaient 2,57 millions en octobre 2025 (+11,7 % par rapport à l’année précédente), parmi lesquels les plus nombreux sont les Vietnamiens, suivis par les Chinois, les Philippins, les Népalais et les Indonésiens.
Ils seront soumis à des règles plus strictes concernant l’acquisition de terres et le statut de la nationalité, ainsi qu’à des programmes d’étude de la langue et du mode de vie nippons. Des mesures seront également prises contre le « surtourisme », avec un encouragement à élargir le champ des visites.
La diplomatie n’a pas été oubliée. Certes, fin novembre 2025, elle était tombée dans le piège tendu par le leader du Parti constitutionnaliste, Noda, vieux praticien de la politique : elle avait alors répondu que si Taïwan était attaquée, cela constituerait une menace « existentielle » pour le Japon, ce qui avait provoqué de vives remontrances et des représailles économiques de Pékin.
Depuis, elle affecte d’ignorer la mauvaise humeur de Pékin, ce qui lui a valu une grande popularité : enfin une Première ministre qui sait dire son fait au pouvoir chinois et ignorer ensuite son ire, sans autres conséquences immédiates.
Elle a aussi pris soin de mettre en scène sa stature internationale : bonne entente avec le président sud-coréen Lee Jae-myung, rencontré le 13 janvier, avec lequel les sujets d’accord sont nombreux, qu’il s’agisse de la lutte contre la criminalité organisée ou de l’armement nucléaire de la Corée du Nord. Aucun des deux n’a exprimé publiquement ce qui est dans toutes les têtes : la nécessité de faire front contre la propension de Pékin à l’hégémonie.
Elle a également rencontré le 16 janvier Mme Meloni. Le Japon et l’Italie vont coopérer dans l’accès aux minerais critiques, le spatial et le gaz naturel liquéfié avec le géant italien ENI. Elle a aussi pris soin de rencontrer rapidement le président Trump ainsi que les dirigeants des pays d’Asie du Sud-Est à l’occasion du sommet tournant de l’ASEAN.
Elle a enfin reçu le Premier ministre britannique Starmer le 31 janvier, et ils ont partagé leurs préoccupations dans le domaine de la sécurité, y compris économique, la préservation de l’accès aux minerais critiques et le lancement d’un partenariat de cybersécurité. Ils ont également partagé leurs vues sur les intrusions chinoises.
Conclusion
Une véritable « fièvre Takaichi », comme la qualifie la presse, s’est emparée de la jeunesse. Première femme à accéder au plus haut mandat, souriante, sympathique, n’hésitant pas à dire — ou à prétendre dire — ce qu’elle pense, elle suscite de la sympathie même dans l’opposition. On peut la qualifier de « populiste » ; toujours est-il que son image de proximité contribue à son succès.
Que va-t-il se passer maintenant ? Elle va, selon la grande presse japonaise, former un second gouvernement chargé de mettre en œuvre ses promesses, y compris la promotion d’une politique budgétaire responsable et proactive, une révision de la politique de sécurité et un renforcement des capacités de renseignement.
Elle devra donc maintenir un équilibre difficile entre tous ces objectifs. L’un des facteurs contribuant à l’augmentation des dépenses est celle des dépenses de sécurité sociale due au vieillissement de la population, et elle n’y peut pas grand-chose. Le coût de la réparation des infrastructures vieillissantes augmente également, et la réalité est que « c’est une expansion plutôt que de l’austérité » (responsables économiques du gouvernement).
Aussi doute-t-on, dans les milieux financiers, de sa réussite : « Si les finances publiques jusqu’à présent relèvent d’une “austérité excessive” aux yeux de Mme Takaichi, je me demande si sa politique budgétaire n’est pas tout à fait à l’opposé », dit l’un des acteurs importants du secteur bancaire, notant que « l’indulgence du Japon s’est encore accélérée en raison de la nouvelle catastrophe liée au coronavirus (COVID). Un énorme budget supplémentaire a été préparé, et l’ampleur des dépenses en 2020 a atteint 147,6 trillions de yens (près de 800 milliards de yens au cours actuel), la plus importante jamais enregistrée ».
Certes, les Japonais sont les principaux souscripteurs, mais on ne peut exclure une crise financière à terme…
Chaque semaine, recevez notre lettre d’informations Gavroche Hebdo. Inscrivez-vous en cliquant ici.








