
Sur les pas imaginaires (mais très réels) de Garcia Lorca, une chronique de François Guilbert
Pour évoquer les dictatures des généraux birmans Than Shwe et Min Aung Hlaing, Nour Malowé a fait de la quête d’un ouvrage du dramaturge espagnol Federico Garcia Lorca (1898 – 1936) le fil rouge sang de son roman. Un choix étonnant ! Le poète d’outre-Pyrénées n’a été en rien lié à la Birmanie. Quitte à convoquer une plume hispanophone, on se serait plutôt attendu à voir surgir le chilien Pablo Neruda. Nommé consul de son pays à Rangoun en 1927, il laissa à la postérité de son bref séjour un recueil : Résider sur la terre.
Qu’à cela ne tienne, force est de constater : le choix de se référer à l’écrivain assassiné par les Phalangistes et à sa pièce de théâtre Noces de sang (Bodas de Sangre), écrite en 1931, s’avère rudement efficace pour dépeindre les vies de famille sous la férule des chefs de la Tatmadaw, une nation où chacun vit dans sa bulle et les individus aiguisent en silence leur conscience. Sous la dictature, vivre requiert, en toute certitude, une vigilance de tous les instants.
En Birmanie des généraux, il faut apprendre à ne pas rêver à voix trop haute
Telle pourrait être la devise de ceux qui ne veulent pas s’accommoder de la soldatesque, qu’ils appartiennent aux réseaux de résistance ou aux parentèles rebelles des officiers supérieurs liés aux pouvoirs en place à Nay Pyi Taw. Les parcours intimes entrecroisés d’un jardinier de la capitale et d’un touriste hexagonal nous font ainsi voyager dans l’univers mental d’un double taiseux de Daw Aung San Suu Kyi et d’un globetrotter solidaire. Deux hommes reséquer par la littérature, l’amour et des volontés farouches de liberté. Des destinées tortueuses et mortifères conduisent le lecteur dans une arrière-salle de la bibliothèque de Rangoun, dans l’Etat Shan (Hsipaw), au Laos (Luang Prabang) et le long des gigantesques avenues de Nay Pyi Taw.
Dommage qu’ici ou là dans le roman se soient glissés quelques erreurs chronologiques (ex. période de fonctionnement du centre administratif du Secrétariat de Rangoun au début du XXème siècle, date de l’introduction d’une monnaie numéraire ayant une base 9 pour ses billets), sur l’usage des préfixes Daw et U des personnalités ou encore les signalétiques employées dans la capitale (aéroports et rues). Si ces maladresses traduisent quelques méconnaissances linguistiques, historiques et géographiques, elles ne mettent pas à mal une compréhension affutée d’une société soumise aux emprises de la dictature, de la peur et des violences d’État.
Au fil des événements, on passe allègrement de l’obéissance réfléchie et inventive, à la vie dans la clandestinité et la lutte armée. On y perçoit l’ampleur des soubresauts d’un pays désuni dans son identité, sa lecture de l’Histoire, sa géographie et ses foyers. Même la complexité des comportements sociaux idéaux (bamahsin chin), les loyautés multiples sont rendues avec une grande finesse.
Chaque moment est décrit avec une économie de mots et sonne juste
La terreur des militaires est sans répit. Sans limite est aussi la patience meurtrière des chefs de la Tatmadaw. De la défiance des hommes en uniformes, personne ne rechape ; pas même les membres les plus proches de la famille, conjoints et enfants. Dans cet environnement de suspicions permanentes, une chose est sûre : les traitrises les plus affutées viennent naturellement des siens. Comment s’en prémunir ? En se défiant de tout, tout le temps, à commencer par les informations en circulation, la musique, le théâtre de rues (yok-thei) ou encore les livres, en particulier ceux des poètes. Il est vrai qu’au fil de l’Histoire, nombre d’écrivains se sont levés contre les régimes autocratiques de Mandalay, Rangoun et, aujourd’hui, de Nay Pyi Taw. Mais au quotidien les désobéissances prennent bien des formes.
Nour Malowé se penche sur quelques-unes d’entre elles, qu’elles relèvent de l’univers mental ou des pratiques révolutionnaires. Sur ces routes d’opposition, on chemine bien souvent dans des époques sans réseaux sociaux mais les comportements détaillés n’en sont pas moins des plus contemporains. Aujourd’hui comme hier, les généraux s’avèrent coupés des réalités. A vouloir se prémunir par tous les moyens des mobilisations politiques, ils se coupent irrémédiablement des réalités.
Leur brutalité est l’expression de leur ignorance. Ils dénoncent pourtant avec force la faible éducation de leurs adversaires comme ayant généré une incompréhension des réalités conduisant à une rébellion « insensée ». Les protagonistes du récit rappellent cependant que les régimes autoritaires, fussent-ils les plus féroces, ne sont pas immarcescibles.
Mais en attendant leur chute inexorable, ils détruisent le passé et le futur des habitants. Et, ils contraignent leurs concitoyens à vivre dans le présent le plus immédiat. Une situation dans laquelle est plongée la majorité des Birmans d’aujourd’hui. A vrai dire, ce roman nous éclaire jusqu’à l’actualité la plus immédiate. En mettant en exergue à l’un de ses chapitres le proverbe selon lequel « on ne peut pas obtenir du riz en broyant du son », comment ne pas y voir le constat politique le plus saillant des dernières semaines ? Ce n’est évidemment pas avec des (ex-)personnels des appareils de défense et de sécurité à tous les leviers de l’État que le général-président Min Aung Hlaing peut se targuer d’avoir transféré le pouvoir à un gouvernement civil légitime.
Nour Malowé : Garcia Lorca et le poète birman, Récamier, 2026, 324 p, 20,90 €
François Guilbert
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