Géopolitique du train

Date de publication : 01/11/2026

Géopolitique du train

Ces trains qui, en Asie aussi, disent la puissance. François Guilbert a lu pour vous «Géopolitique du train»

Les rivalités de puissance sont souvent décryptées à l’aune de l’Histoire avec un H majuscule, des rapports de force entre dirigeants du monde et des conflits armés les plus médiatisés. Quand elles sont abordées au travers de la res economica, elles le sont prioritairement sous l’angle des enjeux monétaires et financiers, des relations commerciales déséquilibrées, voire de quelques industries critiques. À ce titre, l’accès aux terres rares, aux microprocesseurs et aux intelligences artificielles de dernière génération domine les débats sur l’Asie-Pacifique, nouveau centre du monde.

Le journaliste du quotidien L’Opinion a, lui, fait le choix de regarder les évolutions contemporaines depuis les locomotives et les wagons circulant le plus vite possible le long des rails.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il examine un territoire depuis les chemins de fer. Il y a une quinzaine d’années, Claude Leblanc a en effet déjà publié un guide de voyage intitulé Le Japon vu du train (Éditions Ilyfunet) ; un livre judicieux et fort bien documenté. Son regard sociologique d’hier s’est toutefois fait ici plus géopolitique.

L’ex-rédacteur en chef de Courrier international s’est intéressé principalement aux diplomaties ferroviaires, récentes et en cours, aux acteurs (inter)nationaux qui les mettent en œuvre et à leurs projets phares d’unité nationale ou à visées plus impérialistes. Un domaine rarement étudié à l’échelle mondiale par la presse ou le monde académique.

C’est pourtant un espace politico-technologique où trois grandes puissances, la Chine, le Japon et l’Europe, s’affrontent sans cesse depuis des années pour ordonnancer les interconnexions de demain et imposer leur savoir-faire. Un monde où les États-Unis, avec ou sans Donald Trump, ne sont plus au centre des affaires.

Des batailles ferroviaires aux quatre coins du monde

Les batailles ferroviaires se déroulent aux quatre coins du monde. Elles portent sur l’ingénierie, le BTP, les matériels roulants, les systèmes d’exploitation, la grande vitesse et, peut-être plus encore, les normes de construction.

En bon connaisseur de l’Asie, Claude Leblanc se penche sur les dimensions ferroviaires des routes de la soie, le rail au service des intégrations régionales (ex. : ASEAN, corridors centrasiatiques, Chine–Union européenne), mais également les mises en œuvre sud-est asiatiques (Jakarta–Bandung, Laos, Vietnam), sans oublier des projets politiques souhaités, mais pour le moins demeurés incertains (Phnom Penh–Bavet, Pyongyang–Séoul, Singapour–Kuala Lumpur).

À ce jeu qui façonne le monde du XXIe siècle, la Chine du président Xi Jinping est devenue une pièce maîtresse, non seulement à ses frontières, mais aussi en Afrique australe ou encore en Amérique du Sud, avec le corridor central biocéanique promu avec le Brésil.

Claude Leblanc en décrit les méthodes, les relais d’influence et les ambitions en détail. Dans ce contexte, n’oublions pas que l’autonomie stratégique des États se joue également le long des traverses des voies ferrées.

De nouveaux projets, de nouvelles rivalités

À l’heure où est lancée la décennie du transport durable décrétée par l’ONU, de nouveaux projets devraient voir le jour. Ils seront peut-être longs à se matérialiser, mais en amont, de féroces batailles d’influence vont continuer à se jouer, en particulier sur les tronçons appelés à véhiculer en toute sécurité des personnes et des marchandises à grande vitesse.

N’oublions pas, en effet, que le réseau ferroviaire mondial, à lui seul, connaîtra une croissance moyenne annuelle de 4,6 % jusqu’en 2035. Mais dans cet espace économique et territorial en expansion, aux côtés des puissances déjà bien installées, plusieurs « nouveaux » entrants sont susceptibles de tirer leur épingle du jeu, l’Inde et la Turquie notamment.

Des ambitions confrontées aux réalités

En fonction de l’évolution des conflits armés au Proche-Orient et sur les terres ukrainiennes, on verra également si l’Égypte sera à même de bâtir le « Canal de Suez du rail » et si la Russie pourra réaménager et moderniser ses réseaux de chemin de fer en établissant enfin des lignes à grande vitesse de Moscou à Kazan, de la capitale à Saint-Pétersbourg, avant de pousser vers Mourmansk.

Mais tous ces projets sont juridiquement et financièrement très complexes quand ils sont transnationaux. Ils s’appuient parfois sur des calculs de retombées économiques qui s’avéreront en deçà des prévisions, d’autant que de nouveaux sauts technologiques s’annoncent, notamment avec les rames à sustentation magnétique.

La force de l’essai de Claude Leblanc est ainsi de parler de manière très concrète des rivalités de puissance d’hier, d’aujourd’hui et de demain, mais aussi d’un monde où la Chine est le principal rival systémique des Européens.

François Guilbert

Claude Leblanc, Géopolitique du train, PUF, 2026, 229 pages, 17 €.

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