
La guerre et la révolution gravées sur la peau, une chronique birmane de François Guilbert
L’avocate indienne Nandita Haksar est depuis des années une autrice particulièrement prolixe. Défenseuse acharnée des droits humains dans les États de l’Est de l’Inde, notamment le Manipur et le Nagaland, la septuagénaire est également, depuis la fin des années 80, une compagne de route de l’opposition démocratique birmane. Parmi sa vingtaine d’ouvrages déjà publiés, la dénonciation des régimes militaires en place à Nay Pyi Taw a toujours figuré en bonne place.
L’année dernière, elle s’était ainsi intéressée à l’histoire de l’un des journaux emblématiques de l’opposition (Resisting Military Rule (1988–2024): The Story of Mizzima Media – Born in Exile, Banned in Myanmar, Aakar, New Delhi, 356 p.), avec le concours de son fondateur, le journaliste Soe Myint. Dans son nouveau manuscrit, elle s’est surtout attachée à dépeindre le rôle des artistes dans la contestation des dictatures militaires depuis 1962.
Les révolutions birmanes en chansons et en poèmes
Reprises lors des manifestations de rue, les œuvres ont eu bien souvent pour auteurs d’ex-prisonniers politiques, voire des commandants de groupes armés. Cette forme d’expression politique hostile aux généraux s’est transmise par voie orale de génération en génération. La chanson de Naing Myanmar (1958–2025), Kabar Ma Kyay Bu (Jusqu’à la fin du monde), est ainsi devenue un standard des manifestations pacifiques et prodémocratie depuis presque quarante ans. À vrai dire, ces textes sont devenus quasi intemporels.
De la lutte contre le colonialisme britannique à la Révolution du printemps s’est ainsi exprimée la résilience du peuple birman face à l’oppression militaire sanglante. Dans sa vaste fresque historique, Nandita Haksar en rappelle les plus grands noms et les titres de leurs œuvres mobilisatrices. Pour la période la plus contemporaine, c’est l’occasion de parler des textes du numéro 2 de l’Armée de l’Arakan (AA), le général Nyo Twan Awng, ou encore du fondateur de l’Armée populaire de libération (BPLA), Maung Saungkha, mais également des camarades poètes disparus, tués sur le champ de bataille ou lors de manifestations de rue (K Zar Win, † mars 2021), exécutés par pendaison (Ko Jimmy, † juillet 2022 ; Phyo Zeya Thaw, † juillet 2022) ou torturés à mort sur leur lieu de détention (Khet Thi, † mai 2021).
De Sagaing à Monywa, une histoire de résistance
Proximité géographique et connexions des oppositions avec l’Inde obligent, l’autrice a accordé une grande importance à la place de la région de Sagaing et au township de Monywa dans sa présentation des contestations politico-artistiques des putschistes de 2021, mais également lors des manifestations estudiantines de 1996, puis lors de la Révolution de safran en 2007. Ce penchant « territorial » pour la zone aride (Anyar) s’explique aussi par l’amitié qui lie l’autrice à Aung Nay Myo, l’activiste aujourd’hui exilé à New Delhi.
La moitié du livre lui est d’ailleurs consacrée, l’intéressé, né à Monywa en 1978, contant étape par étape ses engagements partisans dans un syndicat étudiant de sa ville natale, avec Aung San Suu Kyi, puis le leader étudiant de 1988 Ko Ko Gyi quand il a lancé sa formation politique, le Parti populaire (PP), ou encore avec la télévision du gouvernement d’opposition (NUG). Son parcours politique, Aung Nay Myo ne l’a pas seulement couché sur le papier : il a aussi fait le choix de le transcrire sur sa peau.
Le tatouage, nouvelle forme d’expression révolutionnaire
Aung Nay Myo décrit le choix des slogans et des visages humains qu’il a décidé d’afficher sur son corps. Ils sont vraiment esthétiques, comme en témoignent les illustrations en couleur agencées sur tout son dos, grâce au travail très soigné du dermographe Chin Ley, diplômé de l’Académie des beaux-arts de Mandalay. L’inscription corporelle de ses engagements politiques est une des singularités de la mobilisation politique engendrée par le coup d’État du général Min Aung Hlaing. Nandita Haksar dépeint ce mode d’expression particulièrement dangereux dans le temps pour ses adeptes car, ici, pas de double langage comme dans la littérature des temps anciens, quand il s’agissait de contourner la censure.
Les mots sont désormais crus et très expressifs. En effet, certains n’hésitent pas à écrire sur leurs bras, le haut du corps ou leurs jambes : « Au diable le coup d’État », « Vive la démocratie », « Libérons-nous de la peur ! », « En avant la Révolution du printemps », « Fuck Min Aung Hlaing ». Autant de termes qui peuvent valoir à leur détenteur un déchaînement de violence de la part des soldats et policiers lors d’arrestations ou d’interrogatoires, ou encore de lourdes peines de détention, quand ce n’est pas la mort. Le militantisme corporel s’exprime également avec l’emblème de la Ligue nationale pour la démocratie, l’acronyme NLD ou encore le portrait de Daw Aung San Suu Kyi avec une fleur à l’oreille ; en format vignette, mais aussi sur tout un poitrail ou tout le long d’une échine.
Du geste individuel à la mobilisation collective
Le tatouage révolutionnaire du début de la décennie n’a pas été une somme d’actes individuels. Il a ceci de particulier qu’il est devenu un outil de mobilisation collective contre les régimes militaires, des généraux Than Shwe à Min Aung Hlaing. L’autrice en décrit les étapes les plus significatives.
En 2021, une véritable campagne nationale de tatouage a été lancée. Les designers les plus connus ont fait connaître sur les réseaux sociaux des images stylisées à reproduire et à réinventer sans aucune autocensure. Parmi ces dernières se sont trouvées beaucoup de mains droites avec l’index, le majeur et l’annulaire tendus vers le haut : le signe emprunté à Hunger Games pour exprimer la rébellion, l’espoir et la solidarité face à un pouvoir dictatorial.
Ces tatouages pour la démocratie ont été l’occasion de campagnes (inter)nationales de levée de fonds. En 2023, la Freedom Tattoo Campaign a été un véritable succès financier (plus de 120 000 dollars) et médiatique. Le fils de Daw Aung San Suu Kyi s’est lui-même prêté à la mobilisation orchestrée par l’ONG Aid2Burma en se faisant dessiner un serpent naga mythique afin de collecter de l’argent pour venir en aide aux personnes déplacées par la guerre civile et d’exprimer un hommage au célèbre combattant de kickboxing Too Too, mort sous la torture en avril 2023 comme tant d’autres opposants.
Une résistance inscrite dans les corps
À bien des égards, le tatouage comme outil de communication politique et de fundraising nous rappelle l’inventivité mobilisatrice d’une opposition qui sait, à la fois, se montrer pacifique et déterminée dans la durée à combattre le régime brutal instauré depuis presque six ans par le général-président Min Aung Hlaing.
François Guilbert
Référence : Nandita Haksar, Spring Revolution in Myanmar : Songs, Symbols and Tattoos of Resistance, Daraja Press, Québec, 2026, 140 p., 21 €.
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