Sikkim Stories

Date de publication : 03/10/2026
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Sikkim Stories

 

Sikkim Stories, trois destins sur les contreforts de l’Himalaya, une chronique de François Guibert

 

Les bandes dessinées consacrées à l’Inde contemporaine sont déjà assez rares. Alors, avoir entre les mains des « stories » intégralement consacrées à l’État du Sikkim est une très belle surprise. Un ravissement pictural et narratif de surcroît ! En se dirigeant vers Gangtok puis les alpages himalayens, voilà l’occasion de découvrir, au travers de trois parcours de vie, le territoire montagneux voisin du Bhoutan, du Népal et du Tibet.

 

Jaspreet, le jeune soldat originaire du Pendjab, Pema, la botaniste revenue sur sa terre natale pour des raisons professionnelles et familiales, et Sangay, l’éleveur nomade de yaks, nous font connaître l’ex-royaume rattaché à l’Inde en mai 1975.

 

Un État « 100 % biologique » confronté à ses contradictions

 

En parlant du Sikkim d’aujourd’hui, force est de constater que le premier État indien « 100 % biologique » est loin d’être aussi vertueux qu’il ne l’affiche. L’accès à la terre est ethniquement très contraint. Le pastoralisme s’y éteint à vitesse grand V. La corruption de l’appareil d’État est endémique, la bureaucratie procédurière jusqu’à l’excès. Quant à la gestion des infrastructures de montagne, elle est tortueuse et malmenée par les bouleversements écologiques, à commencer par ceux qui affectent les barrages hydroélectriques et les glaciers d’altitude, mettant régulièrement en danger les populations installées en aval.

 

Le documentaire-fiction raconte cette histoire au travers de trois destins s’entrecroisant très brièvement. Il est le fruit de la rencontre entre le dessinateur et scénariste français Simon Lamouret, remarqué chez le même éditeur pour ses ouvrages volumineux déjà consacrés à l’Inde (L’Alcazar, 2020 ; Bangalore, 2021), et un journaliste du quotidien sikkimais anglophone Summit Times. C’est au rythme des déplacements rendus chaotiques par la météo, les éboulements routiers, un réseau ferroviaire d’un autre âge et les tensions frontalières que le lecteur se familiarise peu à peu avec une société multiethnique et un écosystème riche sur les plans animalier et botanique. Mais pour tous, la vie est rendue très dure par les éléments.

 

La société pastorale se délite et l’environnement se fragilise

 

La fluidité des échanges est entravée par une frontière internationale qui n’a eu de cesse de se marquer et de se militariser depuis six décennies. Les contacts villageois, intercommunautaires et intrafamiliaux se sont estompés puis rompus. Le long de la ligne de démarcation, les soldats déployés dans le froid, la neige et le vent savent qu’ils peuvent même être conduits à y faire la guerre en très haute altitude. Ils s’y préparent sur les éperons rocheux et les champs de tir autant que possible.

 

Au fil des semaines et des mois, les personnels militaires découvrent un monde isolé qui leur est totalement étranger : culturellement, gastronomiquement, linguistiquement et socialement. Dans cet environnement fort hostile, officiers et soldats vivent côte à côte, mais sans guère se côtoyer. En conséquence, chacun se replie sur le casernement, mène une vie routinière, voire ennuyeuse, et aspire avec une impatience non dissimulée à une nouvelle affectation, mais elle tarde toujours trop à se matérialiser.

 

La rivalité sino-indienne en toile de fond

 

En attendant, la compétition stratégique sino-indienne est là. Il faut vivre avec. Elle se joue dans la durée sur la mobilité des unités, les intimidations qui peuvent virer aux drames, mais également au travers de postures frisant parfois le ridicule, comme à l’occasion d’une garde d’honneur quand les commandements des deux pays se sont employés à dépêcher le soldat le plus grand pour affirmer la supériorité d’une nation sur l’autre.

 

Cette gestion des confins n’est pas sans rappeler ce que l’on peut observer, ici ou là, en Asie du Sud-Est et à ses confins montagneux avec la Chine, de la Birmanie au Vietnam. Mais au-delà de la confrontation géopolitique, ces nouvelles mises en images racontent le quotidien des minorités ethniques (par exemple les Lepchas) et des Sikkimais « ordinaires », les oppositions villes-campagnes et le sort souvent peu enviable des femmes de tout âge.

 

Une chronique sociale qui jette une lumière crue sur le sort réservé aux femmes

 

Les femmes du Sikkim sont confrontées à des défis administratifs pour le moins surprenants. En prenant le cas d’une personne appelée à hériter de son père récemment décédé, on la suit dans ses démarches administratives ubuesques pour obtenir un document d’identification personnel ou encore un certificat de non-mariage, sous-entendu avec un conjoint non sikkimais. Des quêtes documentaires imprévues et aux noms aussi mystérieux que les administrations où les dégoter.

 

Avec tous les petits détails du quotidien, les auteurs informent, sans juger. Ils exposent sans fard, mais avec simplicité, des réalités anthropologiques peu connues en dehors de l’État du Sikkim. Ils expliquent avec une bienveillance accentuée par la palette de couleurs crème de la graphie. En un mot, ils ont su rédiger une histoire plaisante et très documentée pour le grand public.

 

On ne s’ennuie jamais dans cette longue balade au Sikkim avec Jaspreet, Pema et Sangay. Les analyses sur la société sont habilement nourries alors même que les personnages s’expriment avec une économie de mots, souvent en une ou deux phrases très courtes. C’est le rythme des dialogues qui donne le sens aux histoires, leur épaisseur aux personnages et de l’intérêt à ce reportage d’actualité dans l’une des régions où les deux plus grandes puissances d’Asie sont susceptibles de s’affronter à tout moment, les armes à la main, et sans aucun égard pour les populations environnantes.

 

François Guilbert

 

Référence : Simon Lamouret – Pema Wangchuk Dorjee, Sikkim Stories, Sarbacane, 2026, 213 p., 29 €.
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