
L’ancien Premier ministre malaisien Najib Razak devait quitter sa prison pour purger sa peine à domicile. Une intervention du procureur général a bouleversé le scénario. Le roi exige désormais le respect de sa décision, tandis que le gouvernement tente de désamorcer une crise institutionnelle particulièrement sensible.
En Malaisie, une affaire de corruption se transforme en bras de fer institutionnel. Vendredi 6 novembre, l’UMNO a réglé l’amende de 50 millions de ringgits (environ 11 millions d’euros) qui conditionnait le placement en résidence surveillée de l’ancien Premier ministre Najib Razak, au pouvoir de 2009 à 2018 et emprisonné depuis août 2022. La Haute Cour a alors ordonné sa levée d’écrou. Najib a quitté la prison de Kajang en convoi et s’est rendu à l’hôpital de Kuala Lumpur pour un examen dentaire. Il a été reconduit en cellule le soir même.
Ce revirement vient du procureur général, Mohd Dusuki Mokhtar. En Malaisie, ce haut magistrat dirige le parquet et conseille juridiquement le gouvernement. Il a demandé de reporter le transfert dans l’attente d’une clarification judiciaire sur la portée de la grâce conditionnelle accordée le 18 septembre par le roi Sultan Ibrahim.
Le roi rappelle son autorité
La Malaisie est une monarchie constitutionnelle originale : les neuf souverains héréditaires des États malais élisent parmi eux le roi pour un mandat de cinq ans. Sultan Ibrahim, souverain de l’État de Johor, occupe le trône depuis janvier 2024. Il détient notamment le droit de grâce.
Samedi 7 novembre, le palais royal a réagi publiquement. Dans un communiqué au ton ferme, Istana Negara a rappelé que le droit de grâce relève de la prérogative royale prévue par l’article 42 de la Constitution fédérale et qu’il doit être respecté.
Selon le palais, toutes les conditions fixées pour le placement de Najib en résidence surveillée sont remplies. Il juge la décision royale « claire » et « sans lien avec les autres affaires » visant l’ancien dirigeant. Toute contestation reviendrait, selon lui, à désobéir au décret du souverain.
De son côté, le parquet assure ne pas contester l’autorité du roi ni vouloir suspendre la grâce. Il souhaite seulement que la justice détermine les conséquences juridiques exactes de la levée d’écrou.
Le débat dépasse donc le simple lieu de détention de Najib.
Une seconde condamnation complique le dossier
L’ancien chef du gouvernement, âgé de 73 ans, purge une peine liée au détournement de 42 millions de ringgits de SRC International, ancienne filiale du fonds souverain 1MDB. Selon les enquêteurs américains, au moins 4,5 milliards de dollars ont été détournés de ce fonds, notamment pour acheter des résidences de luxe et un superyacht, et pour financer le film Le Loup de Wall Street.
Condamné à l’origine à douze ans de prison et à 210 millions de ringgits d’amende, Najib a obtenu en 2024 une grâce partielle qui a ramené sa peine à six ans et son amende à 50 millions de ringgits. La grâce conditionnelle de septembre 2026 lui permet de purger le reste de cette peine à domicile, jusqu’au 23 août 2028.
En décembre 2025, la justice l’a toutefois condamné à quinze ans de prison dans le volet principal de l’affaire 1MDB, pour abus de pouvoir et blanchiment portant sur 2,3 milliards de ringgits (environ 510 millions d’euros). Cette peine ne doit commencer qu’à l’issue de celle de l’affaire SRC. Najib, qui nie toute responsabilité, a fait appel. Le 14 octobre, la Haute Cour a refusé d’en suspendre l’exécution.
Tout l’enjeu est là. Le paiement de l’amende permet-il seulement de purger la fin de la première peine à domicile, ou met-il fin à cette peine ? Dans le second cas, la condamnation de quinze ans pourrait commencer dès maintenant.
Anwar Ibrahim pris entre deux feux
Le Premier ministre Anwar Ibrahim tente d’apaiser les tensions. Samedi 7 novembre, il a demandé au procureur général de solliciter une audience auprès du roi afin de clarifier la situation, ce que son bureau a ensuite confirmé. Anwar s’est par ailleurs dit personnellement en désaccord avec la collecte de fonds organisée par l’UMNO pour payer l’amende, tout en assurant que le gouvernement respecte la procédure judiciaire et le pouvoir de grâce du roi.
L’affaire met la coalition au pouvoir dans une position délicate. Ancien parti dominant de la vie politique malaisienne et formation historique de Najib, l’UMNO est aujourd’hui un partenaire indispensable du gouvernement d’Anwar. Il a financé l’amende grâce au « Najib Razak Solidarity Fund », lancé le 18 septembre. Il réclame l’application immédiate de la décision royale, et sa branche jeunesse du Johor exige la démission du procureur général.
Au-delà du sort de Najib Razak, cette confrontation pose une question de fond : comment concilier le pouvoir constitutionnel du souverain, l’action du parquet et l’exécution de condamnations pénales distinctes ?
Pour l’heure, l’ancien Premier ministre reste détenu à la prison de Kajang. Et l’affaire pourrait encore fragiliser les équilibres politiques du pays.
Vous avez aimé cet article ?
Recevez gratuitement nos lettres d’information :














