Un album oublié de 350 photographies, conservé dans les collections de l’Université Côte d’Azur, a conduit Anne Tan sur les traces d’une expédition menée au début du XXe siècle à travers le Siam et le Laos. De Bangkok aux forêts de teck du Nord, puis le long du Mékong jusqu’au sud du Laos, la chercheuse a reconstitué ce voyage et retrouvé la piste de son probable photographe, le Français Félix Agassiz. Elle raconte ici l’enquête qui a donné naissance à son livre, The Emerald Empire: A French Lens on the Teak Frontier.

Par Anne Tan
Un album photographique oublié consacré au Siam et au Laos, aujourd’hui conservé dans les collections des bibliothèques de l’Université Côte d’Azur, est à l’origine de mon livre récemment publié, The Emerald Empire: A French Lens on the Teak Frontier.
Cet album relié retrace une fascinante expédition autour du teck, menée par des hommes liés à la fois à l’East Asiatic Company (EAC) danoise et à l’Est Asiatique Française (EAF), au Siam et au Laos, au début du XXe siècle.
Le voyage commence à Bangkok, puis remonte par Uttaradit jusqu’à Phrae, avant de traverser les forêts de teck du nord du Siam, en direction de Chiang Rai et Chiang Saen, puis du Laos. L’expédition se poursuit par bateau : les voyageurs descendent le Mékong à bord de petites embarcations en bois arborant le pavillon de l’EAF, passant par Luang Prabang et Vientiane avant d’atteindre la province de Champassak, dans le sud du Laos.

350 photographies au fil du voyage
L’album rassemble 350 photographies réparties sur 54 planches numérotées. Il s’ouvre sur une série de vues de la scierie de l’East Asiatic Company à Bangkok, sur la rive orientale du Chao Phraya.
De larges panoramas, à l’atmosphère parfois sombre, donnent sur l’immense voie d’eau, indispensable au transport des radeaux de teck.
À Phrae, les photographies nous font pénétrer à l’intérieur des bureaux de l’East Asiatic Company, où apparaissent employés européens et thaïlandais.
Les éléphants occupent une place essentielle dans les opérations forestières de la compagnie danoise, et de nombreuses images témoignent de leur rôle. Sur l’une d’elles, deux éléphants font rouler une grume de teck pour préparer sa mise à l’eau. Sur une autre, ils participent à ce que les légendes désignent comme l’« ounging » du bois, terme d’origine birmane employé pour décrire l’accompagnement des grumes dans leur descente du cours d’eau, en les poussant à travers l’eau.
De Phrae jusqu’à Chiang Rai, le photographe documente méticuleusement les différentes étapes de l’exploitation du teck : marquage et mesure des grumes, cours d’eau encombrés de bois et maisons de repos installées dans les concessions forestières de l’EAC.
Une photographie montre un ruisseau sinueux jonché de troncs, tandis que des chevaux paissent et que des maisons villageoises apparaissent à l’arrière-plan. Minuscules au milieu du paysage, les travailleurs semblent presque écrasés par la taille des grumes.
À la recherche du photographe
Lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, deux questions ont guidé mes recherches : à quoi cet album était-il destiné et qui en était le photographe ?
Au XIXe siècle, la photographie avait ouvert une fenêtre sur des territoires lointains. Géographes, explorateurs, aventuriers et photographes racontaient leurs voyages, dont les récits et les images étaient largement reproduits dans des publications comme le Journal des Voyages, Le Petit Journal ou L’Illustration.
Les albums photographiques des compagnies coloniales, comme ceux de l’East Asiatic Company, racontaient eux aussi une histoire. Ils permettaient notamment aux investisseurs d’effectuer une sorte de visite d’inspection sur papier et de voyager par procuration.
Après bien des détours, mes recherches ont fait apparaître un faisceau d’indices convaincant conduisant au photographe français Félix Agassiz.
Agassiz avait été l’assistant de G.R. Lambert dans les années 1890, avant d’ouvrir son propre établissement photographique, The Photo Store, au 56 Hill Street à Singapour, vers 1898-1905.
Il se trouvait avec des membres de l’EAC lorsqu’ils sollicitèrent l’aide d’un Norvégien, Peter Hauff, au sujet du transport du teck par flottage sur le Mékong.
Des légendes qui racontent le voyage
Pour documenter l’album, j’ai aussi pu m’appuyer sur les élégantes annotations manuscrites, probablement rédigées par le photographe, qui accompagnent la majorité des 350 images.
Ces légendes indiquent parfois un lieu — Menam at Pak Nam Pho —, décrivent le sujet photographié — Camp in a temple — ou se contentent d’une indication générique comme On the road.
Images et annotations composent ainsi un véritable récit qui permet au spectateur de suivre les voyageurs au fil de leur progression vers le nord.
L’orthographe employée, particulièrement pour les noms de lieux, révèle souvent une transcription d’inspiration française, très différente des graphies utilisées aujourd’hui.
Agassiz photographie également ce qu’il appelle la « Big cave with Buddhas », aujourd’hui identifiée aux grottes de Pak Ou. Parfois surnommé la « grotte aux mille Bouddhas », ce site domine le Mékong à une vingtaine de kilomètres en amont de Luang Prabang.
Un regard sur les populations du Siam et du Laos
Félix Agassiz semble avoir conservé tout au long de cette exploration une curiosité particulièrement vive pour les territoires qu’il traversait. Il photographie fréquemment les différents groupes ethniques rencontrés en chemin.
Dans cette posture d’observateur, son travail prend parfois une dimension ethnographique : il distingue et enregistre visuellement les paysages autant que leurs habitants.
L’album ne documente donc pas seulement la logistique de l’industrie du teck et le rôle indispensable des éléphants.
Il montre aussi les risques auxquels étaient confrontés bateliers et cornacs, l’importance de la main-d’œuvre, la diversité des populations employées et certains aspects de la vie quotidienne des Européens comme des habitants du Siam et du Laos.
Pris ensemble, ces éléments composent le portrait d’un monde à la fois économique, humain et culturel : un microcosme du Siam au commencement du XXe siècle, saisi au moment où l’industrie du teck transformait les territoires et les hommes qui y vivaient.
Anne Tan
Anne Tan est une ancienne universitaire de Deakin University, à Melbourne, et chercheuse indépendante. Elle a enseigné à la faculté des arts, notamment dans les domaines de la littérature anglaise, de l’histoire et des études interdisciplinaires. Son livre The Emerald Empire: A French Lens on the Teak Frontier retrace les explorations liées au commerce du teck menées par l’East Asiatic Company danoise au Siam et au Laos, en s’appuyant notamment sur un album photographique d’entreprise redécouvert. Ses recherches sur le monde des compagnies coloniales, un comprador peranakan et la porcelaine nyonya ont été publiées dans ScandAsia et Penang Monthly. Elle est également l’auteure de Colonial Volunteer: Soldier of the Queen, consacré au service de son grand-père pendant la guerre des Boers.
© Anne Tan, 2026
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