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BIRMANIE – CONFLIT : La justice timoraise se penche sur les exactions de l’armée birmane

Date de publication : 22/02/2026
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Une chronique birmane de François Guilbert

 

Pour la deuxième fois depuis le coup d’État militaire de février 2021, Nay Pyi Taw a décidé de déclarer non grata un diplomate étranger. Après le départ discret en 2021 de l’ambassadeur désigné de la République démocratique du Timor oriental, celui-ci n’ayant pas remis ses lettres de créance au chef de la junte, puis l’expulsion de son successeur le chargé d’affaires Avelino Pereira en août 2023, c’est au tour du chef de poste Elisio do Rosario de Sousa de devoir rompre son établissement rangounais sous sept jours.

 

Le ministère des Affaires étrangères de la junte lui a officiellement notifié de boucler ses valises d’ici le 20 février. Cette mesure d’exception fait suite à l’ouverture d’une plainte à Dili contre la Tatmadaw et son chef le général Min Aung Hlaing. Ils sont respectivement accusés par une association birmane de défense des droits de l’Homme de crimes de guerre et de génocide dans l’État Chin.

 

Le dossier pénal constitué évoque des viols collectifs, des massacres de masse, des assassinats de journaliste, de mineurs, de responsables religieux, et des bombardements meurtriers d’infrastructures hospitalières

 

Ce n’est pas la première fois que les autorités de la junte sont incriminées devant la justice d’un État-membre de l’ASEAN. Mais jusqu’ici, les procédures intentées n’ont pas suscité de réactions diplomatiques courroucées. Il est vrai que les plaintes déposées, respectivement en Indonésie et aux Philippines en 2023, étaient demeurées lettres mortes. Il y a trois ans en avril, celle de Jakarta fut même jugée anticonstitutionnelle.

 

Autrement dit, aucune démarche judiciaire en Asie du Sud-Est n’avait prospéré et donné l’occasion d’incriminations pénales contre un ou plusieurs responsables des forces armées de la junte. Rien ne dit qu’il n’en sera pas de même cette fois-ci dans le cadre de l’action audacieuse engagée au titre de la compétence universelle des tribunaux timorais.

 

Toutefois, la première étape procédurale vient d’être franchie. C’est d’ailleurs elle qui suscite la crise ! Elle est vécue avec d’autant plus d’acrimonie à Nay Pyi Taw qu’elle donne en réalité suite à la démarche infructueuse esquissée à Manille. Non seulement, le plaignant chin est identique mais il en appelle une fois encore, explicitement, à la justice d’un pays « catholique », au nom de « la persécution continue des chrétiens » par la Tatmadaw.

 

Les récriminations venues de Nay Pyi Taw sont vives car un procureur timorais a été désigné pour enquêter

 

Les autorités judiciaires entament avec diligence leur examen du dossier ; deux semaines à peine après le dépôt de la requête introduite par le cabinet de l’avocat dilinais Jose Teixeira. De manière « inopportune » pour la junte, la demande en réparation attire, depuis le sein même de l’ASEAN, l’attention sur les crimes commis par la soldatesque putschiste à l’heure où son chef cherche à se départir des mises en cause de son rôle devant les cours de justice de La Haye (CIJ, CPI) et compte bien sur les élections générales de décembre 2025 – janvier 2026 pour normaliser, enfin, les relations extérieures de son régime, en particulier avec l’Asie du Sud-Est.

 

Une entreprise de dédiabolisation qui risque de se voir ralentie et complexifiée. La Birmanie a besoin de la bienveillance de ses voisins pour affaiblir les oppositions qui se sont levées contre le pouvoir militaire depuis cinq ans ; et d’investissements massifs pour relancer une économie à la croissance négative (-3% en 2025). Cependant, la méthode diplomatique tonitruante du ministère birman des Affaires étrangères a pour effet immédiat d’attirer l’attention publique et médiatique sur un différend judiciaire demeuré à bas bruits.

 

L’expulsion du chargé d’affaires timorais illustre l’expression autoritaire du régime militaire mis en place par le général Min Aung Hlaing

 

Elle procède d’une politique d’intimidation d’un membre de l’ASEAN. Elle pourrait d’ailleurs aller plus loin encore. Nay Pyi Taw a fait savoir publiquement qu’elle prendrait, si nécessaire, d’autres « mesures plus strictes », sous-entendant une possible rupture des relations bilatérales déjà bien fraiches. La Birmanie n’a, en effet, toujours pas d’ambassade au Timor-Leste, contrevenant par là-même aux relations institutionnalisées entre États-membres de l’ASEAN.

 

En annonçant l’expulsion du diplomate dilinais après une discussion entre le président José Ramos-Horta et des responsables de l’Organisation des droits de l’Homme Chin (CHRO) et le choix procédural d’un magistrat pour examiner une plainte, la posture de la junte constitue une ingérence manifeste dans un processus judiciaire indépendant, même s’il est vrai que les autorités timoraises ne cherchent manifestement pas à l’entraver.

 

Pas sûr toutefois que cette méthode diplomatique forte ne produise pas un effet pénal et communicationnel inverse à celui escompté. En clashant publiquement de cette manière, Nay Pyi Taw escompte faire passer les dirigeants timorais auprès des pairs aseaniens pour de dangereux maximalistes, nourrissant de facto et de jure la guerre civile en Birmanie. Les dirigeants de la junte cherchent aussi à obtenir le soutien de tous ceux qui, au sein de l’ASEAN, voient dans la procédure judiciaire engagée par un État-membre contre un autre un dangereux précédent.

 

La tactique confrontationnelle vise certainement aussi à contenir le constant plaidoyer de Dili en faveur de l’opposition démocratique. Nay Pyi Taw a pourtant été déjà instruit des limites de cette approche. En expulsant au premier septembre 2023 le chef de la mission diplomatique timoraise à Rangoun, le premier ministre Xanana et son ministre des Affaires étrangères Milena Rangel avaient proclamé aussitôt que l’expulsion de leur représentant n’affecterait en rien l’adhésion du Timor-Leste à l’ASEAN. Il en fut effectivement ainsi. Dès lors, il n’est pas certain que la nouvelle décision exécutoire contre Elisio do Rosario de Sousa rende moins audible sur la scène régionale les discours des leaders timorais sur la situation birmane. Nay Pyi Taw a en effet peu de chance de voir s’estomper les critiques du Timor-Leste sur le non-respect des 5 points de consensus établis par l’ASEAN au printemps 2021.

 

Le général Min Aung Hlaing veut décrédibiliser (inter)nationalement Dili

 

Le Timor-Leste a parfaitement compris cette approche. Dans sa réponse envoyée à la presse par la présidence de son conseil des ministres, il a été souligné que son action s’avère en ligne avec les positions prises par l’ASEAN et les Nations unies. Les uns et les autres ont réitéré « l’importance de supporter tous les efforts pour un retour de l’ordre démocratique en Birmanie » et des droits de l’Homme.

 

Cerise sur le gâteau, le gouvernement de Nay Pyi Taw est désigné sous le vocable infamant pour le général Min Aung Hlaing de « junte militaire » et sous aucune autre dénomination. Le texte va même plus loin puisqu’il y est souligné l’illégitimité du régime en place. Il est expressément évoqué des élections démocratiques annulées, sous-entendues celles de 2020, et un appel au respect de la volonté du peuple, manifestement celle-ci ne se trouvant pas dans les scrutins menés au cours des deux derniers mois.

 

L’interprétation de la polycrise birmane par Dili détonne en Asie du Sud-Est. A la différence de Bangkok, le Timor-Leste l’interprète non pas comme le fruit d’un affrontement entre le pouvoir central et des groupes ethniques insurgés mais comme étant un face-à-face entre des démocrates et des néo-autoritaires. Cette compréhension des évènements et de l’Histoire n’est pas sans résonance avec la lutte pour l’indépendance de l’île durant l’occupation indonésienne.

 

Les relais de propagande de la junte ne se privent pas de faire ce parallèle dans la presse et sur les réseaux sociaux. Ainsi le Front révolutionnaire pour un Timor oriental indépendant (FRETILIN) serait le pendant des groupes terroristes opérant aujourd’hui en Birmanie. Il aurait, lui aussi, bénéficié des mêmes partis pris occidentaux, ce qui aurait valu en 1991 puis 1996 les prix Nobel de la paix à Daw Aung San Suu Kyi et José Ramos-Horta.

 

Dès lors, les plus radicaux soutiens à la junte appellent à ne pas transiger avec Dili. Cet arrière fond hargneux offre la possibilité à la diplomatie de la Commission d’État pour la paix et le développement (SSPC) de jouer dans un registre plus juridique son combat politico-idéologique avec José Ramos-Horta et Xanana Gusmao. Il n’en a pas moins le même objectif : faire obstacle aux relations privilégiées d’un État-membre de l’ASEAN avec le gouvernement d’opposition (NUG) au général Min Aung Hlaing.

 

Le Timor-Leste et son chef d’État accusés d’ingratitude

 

Les leaders timorais sont les seuls dirigeants d’Asie du Sud-Est à entretenir des relations régulières, légitimantes et coopératives avec le NUG. A l’automne 2025, la SSPC formait le vœu que Dili se montrerait moins récriminant une fois acquise son adhésion comme 11ème État-membre de l’ASEAN. Il n’en a rien été. Pourtant, ayant formellement exprimé dans la dernière ligne droite de l’adhésion son opposition à la candidature du dernier des États nés d’Asie – Pacifique, Nay Pyi Taw avait obtenu un signe de reconnaissance du régime militaire en place.

 

Le ministre des Affaires étrangères Bandito dos Santos Freitas est en effet venu dans la capitale birmane pour des entretiens de haut niveau (17 – 19 septembre 2025). Il a également mis noir sur blanc l’engagement de son pays à ne pas « tolérer les activités d’organisations illégales » et autoriser l’ouverture d’un bureau de représentation d’organisations « illégales » (ex. NUG) sur le sol de l’île. Au cœur du différend birmano-timorais est toutefois demeuré le sens à donner au principe de non-ingérence et au respect de la Charte de l’ASEAN. Mais avant tout il s’agissait pour Nay Pyi Taw de s’assurer que soient coupés tous les liens bâtis avec le NUG depuis août 2023 lors des entretiens de José Ramos-Horta avec la ministre des Affaires étrangères du NUG Daw Zin Mar Aung et Aung Myo Min son collègue en charge des droits de l’Homme.

 

Au fond, le général Min Aung Hlaing et son entourage n’ont pas compris l’ADN de la classe politique timoraise. Ils n’ont pas saisi qu’il existe un consensus politique dilinais sur le soutien à l’opposition birmane. Celle-ci s’emploie d’ailleurs à entretenir des liens avec tout le spectre partisan insulaire, à l’image du directeur de l’ONG chin (CHRO) Salai Za Uk Ling qui a eu à la mi-janvier un tête-à-tête avec l’ex-premier ministre Mari Alkatiri.

 

En adoptant une posture de franche hostilité vis-à-vis du Timor-Leste, la junte de Nay Pyi Taw ne s’emploie pas à se donner un visage post-électoral plus avenant, et à revenir consensuellement dans le jeu de l’ASEAN. Elle entretient même la bipolarisation de l’association régionale sur le dossier birman, entravant de fait les efforts de Bangkok visant à renouer les liens entre Nay Pyi Taw et la collectivité des États-membres de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est.

 

François Guilbert

 

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