
L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une révolution numérique. Elle est aussi, de plus en plus, une question d’électricité.
Comme le rappelle régulièrement Arthur Mensch, fondateur de la société française Mistral AI, derrière chaque modèle d’intelligence artificielle se cachent des centres de données gigantesques dont les besoins énergétiques deviennent un enjeu stratégique. La prochaine bataille de l’IA se jouera autant dans les algorithmes que dans les mégawatts. C’est précisément ce défi que la Thaïlande commence à anticiper.
Selon plusieurs médias économiques thaïlandais, le ministère de l’Énergie étudie la création d’un tarif électrique spécifique pour les centres de données. L’objectif : permettre au pays d’accueillir les investissements liés à l’intelligence artificielle et au cloud computing tout en évitant que les coûts associés soient supportés par les ménages ou les petites entreprises.
L’IA, une industrie énergivore
Chaque requête adressée à un assistant conversationnel, chaque vidéo diffusée en streaming, chaque application hébergée dans le cloud repose sur des infrastructures informatiques extrêmement gourmandes en énergie. Les centres de données fonctionnent 24 heures sur 24, nécessitent des systèmes de refroidissement sophistiqués et exigent une alimentation électrique continue et sécurisée.
Pour les gouvernements, la question n’est plus de savoir s’ils doivent attirer ces infrastructures, mais comment les accueillir sans déséquilibrer leur système énergétique. Bangkok souhaite donc que les opérateurs de centres de données assument directement les coûts liés à leur consommation : nouvelles capacités de production, modernisation du réseau, renforcement des lignes électriques et amélioration de la fiabilité du système.
Une compétition régionale intense
La réflexion thaïlandaise intervient dans un contexte de concurrence accrue entre les pays d’Asie du Sud-Est. Singapour, longtemps leader régional, fait face à des contraintes foncières et énergétiques croissantes. La Malaisie attire massivement les investissements des géants du numérique autour de Johor. L’Indonésie, le Vietnam et la Thaïlande cherchent également à capter une partie de cette nouvelle vague d’investissements.
Pour Bangkok, l’enjeu est considérable. Les autorités considèrent désormais les centres de données comme des infrastructures stratégiques capables de soutenir le développement du numérique, de l’intelligence artificielle et des services à haute valeur ajoutée.
Le futur plan de développement énergétique thaïlandais, le PDP 2026, prévoit ainsi que les centres de données pourraient représenter à terme près de 8,8 gigawatts de demande électrique supplémentaire. Une consommation équivalente à plusieurs grandes centrales électriques et comparable aux ambitions affichées par la Malaisie dans ce secteur.
Attirer les géants du numérique sans faire payer les consommateurs
La création d’un tarif spécifique répond à une préoccupation simple : éviter les subventions croisées. En d’autres termes, le gouvernement souhaite empêcher qu’une partie des coûts engendrés par les centres de données soit répercutée sur les factures d’électricité des particuliers ou des petites entreprises.
Cette approche permettrait également de filtrer les projets. Les autorités espèrent attirer des investisseurs capables d’assumer le coût réel de leurs infrastructures plutôt que des projets spéculatifs attirés uniquement par des conditions avantageuses.
Le message envoyé au marché est clair : la Thaïlande veut accueillir les centres de données, mais dans un cadre économique et énergétique durable.
Une opportunité pour l’économie thaïlandaise
Cette stratégie pourrait bénéficier à plusieurs secteurs. Les producteurs d’électricité et les opérateurs de cogénération pourraient profiter de la forte hausse de la demande énergétique. Les développeurs de zones industrielles, qui accueillent déjà de nombreux projets de centres de données, pourraient également voir leurs revenus progresser grâce aux services associés à ces infrastructures.
Mais au-delà des enjeux industriels, la décision révèle une évolution plus profonde. Pendant longtemps, la compétitivité numérique reposait principalement sur les télécommunications, les talents et les investissements technologiques. Désormais, l’énergie devient elle aussi un facteur déterminant.
La Thaïlande en tire les conséquences. En préparant aujourd’hui son réseau électrique à l’essor de l’intelligence artificielle, Bangkok cherche à se positionner dans une compétition mondiale où les données comptent, mais où l’électricité pourrait bien devenir la ressource la plus stratégique.
Gaston Baht
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