
Comment un pays peut-il exporter beaucoup plus tout en produisant moins ? C’est le paradoxe auquel est aujourd’hui confrontée la Thaïlande. Alors que le royaume profite pleinement de l’explosion mondiale de l’intelligence artificielle (IA), sa croissance industrielle peine encore à suivre.
Selon une récente analyse économique, la Thaïlande figure désormais parmi les quatre principales plateformes mondiales d’exportation de matériels liés à l’IA, aux côtés de la Corée du Sud, de Taïwan et de la Malaisie. Une position stratégique qui témoigne de l’intégration du pays dans les chaînes de valeur mondiales de la haute technologie. Mais les retombées économiques restent, pour l’instant, plus limitées qu’espéré.
Le boom de l’IA profite aussi aux usines thaïlandaises
Lorsqu’on évoque l’intelligence artificielle, on pense souvent à ChatGPT, Claude ou aux assistants numériques. Pourtant, la révolution de l’IA repose d’abord sur une immense infrastructure matérielle.
Chaque nouveau centre de données construit par des géants comme Microsoft, Google, Amazon ou Meta nécessite des milliers de serveurs, de systèmes de stockage, de composants électroniques et d’équipements électriques. Une partie de ces matériels est fabriquée ou assemblée en Thaïlande.
Les chiffres du commerce extérieur illustrent cette dynamique. Au cours des cinq premiers mois de 2026, les exportations thaïlandaises ont progressé de 17 % sur un an. Les produits électroniques affichent même une hausse de plus de 50 %, tandis que les États-Unis représentent désormais près d’un quart des débouchés à l’exportation du royaume.
Sur le papier, la Thaïlande semble donc idéalement placée pour bénéficier de l’un des plus importants cycles d’investissement technologique de ces dernières décennies.
Pourquoi cette croissance ne se retrouve-t-elle pas dans l’économie ?
C’est là que réside le paradoxe. Malgré l’envolée des exportations, la production manufacturière thaïlandaise a reculé de 0,8 % sur la même période. Dans le même temps, les importations ont bondi de 35,6 %, notamment celles de composants électroniques.
L’explication tient à la place occupée par la Thaïlande dans la chaîne mondiale de production.
De nombreuses entreprises importent des composants de haute technologie, les assemblent sur le territoire thaïlandais avant de les réexporter. Les exportations augmentent fortement, mais une partie importante de la valeur créée reste dans les pays qui conçoivent ou fabriquent les composants les plus sophistiqués.
Autrement dit, la Thaïlande participe pleinement au boom mondial de l’IA, sans en capter encore tous les bénéfices économiques.
Une différence avec Taïwan
La comparaison avec Taïwan est révélatrice. Comme la Thaïlande, l’île profite de l’explosion des investissements dans l’intelligence artificielle. Mais elle conçoit et fabrique une partie des semi-conducteurs et composants électroniques les plus avancés au monde. Elle capte donc une part beaucoup plus importante de la valeur ajoutée.
La Thaïlande, elle, reste davantage spécialisée dans l’assemblage, les disques durs, les équipements électriques ou certaines étapes de fabrication. Un positionnement stratégique, mais moins rémunérateur.
Une industrie qui avance à deux vitesses
Cette situation masque une autre réalité : l’industrie thaïlandaise évolue désormais à deux vitesses. Les secteurs directement liés à l’IA — électronique, équipements électriques ou encore certaines branches de l’agroalimentaire — enregistrent de solides performances. Mais ils ne représentent qu’environ 35 % de la production manufacturière.
À l’inverse, les secteurs traditionnels continuent de souffrir. L’industrie automobile produit encore environ 15 % de moins qu’au début de 2024, tandis que la pétrochimie et d’autres activités historiques restent pénalisées par la surcapacité industrielle chinoise et une concurrence internationale toujours plus intense.
Les gains des secteurs technologiques compensent ainsi une partie des difficultés, sans parvenir à entraîner l’ensemble de l’économie.
Un défi qui dépasse la Thaïlande
Cette situation n’est pas sans rappeler les débats qui traversent aujourd’hui l’Europe : comment profiter de la révolution de l’intelligence artificielle sans se limiter au rôle d’assembleur ou de sous-traitant ?
Pour Bangkok, le véritable défi ne consiste plus seulement à attirer les investissements des géants de la technologie. Il est désormais de développer davantage d’activités à forte valeur ajoutée — recherche, conception, logiciels et services — afin que la révolution de l’IA se traduise par davantage d’emplois qualifiés, de richesse produite localement et de croissance durable.
Le royaume dispose d’atouts indéniables pour participer à cette nouvelle révolution industrielle. Mais, comme le montre cette analyse, exporter davantage ne signifie pas forcément s’enrichir davantage. Toute la question est désormais de savoir quelle place la Thaïlande souhaite occuper dans l’économie mondiale de l’intelligence artificielle : simple plateforme industrielle ou véritable acteur technologique.
Gaston Baht
Rejoignez les plus de 13 000 lecteurs qui reçoivent chaque semaine Gavroche Hebdo. Pour ne rien manquer de l’actualité de la Thaïlande et de l’Asie du Sud-Est, inscrivez-vous en cliquant ici








