
Le 7 août 2026, un adolescent de 14 ans a tué ses grands-parents avec une arme appartenant à son grand-père, avant de se rendre au lycée Debsirin Nonthaburi, en banlieue de Bangkok. Il y a abattu cinq membres du personnel avant de retourner l’arme contre lui. Le bilan s’élève désormais à neuf morts, tireur compris, et plus de 30 blessés.
Il s’agit de la deuxième fusillade meurtrière dans un établissement scolaire thaïlandais cette année, après celle de Hat Yai en février. Une fois de plus, les médias internationaux ont rappelé un chiffre qui circule depuis des années : la Thaïlande compterait environ 10 millions d’armes à feu en circulation civile, soit une pour sept habitants. D’où vient exactement ce nombre ?
L’origine : le Small Arms Survey de 2017
Le chiffre provient d’une estimation du Small Arms Survey portant sur l’année 2017 et publiée en 2018. Ce centre de recherche basé à Genève est une référence internationale sur les armes légères. Selon cette étude, les civils thaïlandais détenaient alors environ 10,3 millions d’armes à feu. Cela correspondait à un taux de 15,1 armes pour 100 habitants, le plus élevé d’Asie du Sud-Est à l’époque.
Sur ces 10,3 millions d’armes, les civils thaïlandais en détenaient environ 6,2 millions enregistrées légalement, contre 4,1 millions non enregistrées ou non déclarées.
Ces données reposent sur plusieurs sources : registres officiels, enquêtes, estimations d’experts et comparaisons internationales. Il ne s’agit donc pas d’un recensement physique exhaustif des armes en circulation. Le Small Arms Survey n’a pas publié depuis de mise à jour mondiale aussi détaillée, si bien que les chiffres de 2017 continuent d’être largement cités en 2026, malgré leur ancienneté. À l’époque, ce stock représentait environ une arme pour sept habitants. Ce ratio ne peut toutefois pas être transposé automatiquement à aujourd’hui, faute de données récentes permettant de savoir comment le nombre d’armes en circulation a évolué.
Pourquoi autant d’armes ?
La possession d’armes occupe en Thaïlande une place singulière à l’échelle régionale. Au-delà de leur fonction de protection personnelle, les armes peuvent aussi être associées au statut social ou à l’autorité. Cette réalité s’inscrit dans l’histoire d’un pays où l’armée et la police occupent depuis longtemps une place importante dans la vie publique.
Un dispositif a également contribué à faciliter l’accès aux armes pour certaines catégories de la population : les programmes dits de « gun welfare ». Ils ont permis à des policiers, militaires et autres fonctionnaires d’acquérir des armes à des tarifs préférentiels. Ce système a suscité des critiques concernant le contrôle de ces armes et leur éventuelle revente sur le marché secondaire.
La Thaïlande dépend par ailleurs largement des importations pour alimenter son marché civil des armes à feu. Malgré une législation qui prévoit des peines pouvant atteindre dix ans d’emprisonnement pour certaines formes de détention illégale, un important marché clandestin subsiste. Les ventes en ligne et sur les réseaux sociaux constituent l’un de ses canaux : plusieurs opérations policières ont encore mis au jour en 2026 des ventes illégales d’armes sur internet, notamment via Facebook.
Plusieurs affaires ont également montré que des mineurs pouvaient accéder à des armes. À Siam Paragon en 2023, un adolescent de 14 ans avait utilisé un pistolet à blanc transformé en arme létale ; à Nonthaburi, un autre adolescent du même âge a utilisé en 2026 l’arme légalement détenue par son grand-père. Ces deux affaires illustrent deux problèmes différents : l’existence de circuits clandestins et l’accès aux armes déjà présentes dans les foyers.
Comparaison régionale (données Small Arms Survey 2017) :
Thaïlande : 15,1 armes pour 100 habitants
Cambodge : 4,5
Philippines : 3,6
Laos : 3,0
Birmanie et Vietnam : 1,6
Malaisie : 0,7
Singapour : 0,3
Avec 15,1 armes pour 100 habitants, la Thaïlande se détachait donc nettement des autres pays d’Asie du Sud-Est pour lesquels le Small Arms Survey disposait d’une estimation comparable.
Une législation stricte, des contrôles contestés
La législation thaïlandaise sur les armes à feu repose principalement sur une loi adoptée en 1947, amendée à plusieurs reprises, notamment en 2017. Seuls les citoyens thaïlandais âgés d’au moins 20 ans peuvent demander une autorisation, notamment pour l’autodéfense, le sport ou la chasse. La détention et le port d’une arme nécessitent des autorisations distinctes.
Ce cadre légal n’empêche toutefois pas une importante circulation d’armes hors des registres officiels. Selon l’estimation du Small Arms Survey pour 2017, environ 4,1 millions des 10,3 millions d’armes détenues par des civils n’étaient pas enregistrées, soit près de 40 % du stock estimé.
Le système de délivrance des permis fait également l’objet de critiques concernant notamment le contrôle de la santé mentale des demandeurs et l’absence de réévaluation régulière des détenteurs d’armes.
La tuerie de Nonthaburi a relancé le débat. Le Premier ministre Anutin Charnvirakul, qui avait déjà renforcé certaines restrictions lorsqu’il dirigeait le ministère de l’Intérieur, a annoncé son intention de durcir à nouveau la législation. Parmi les pistes évoquées figure une limitation du port d’armes en public aux agents de l’État en service. Les modalités précises restent toutefois à définir.
Le gouvernement avait déjà pris ces dernières années plusieurs mesures visant à restreindre les nouvelles licences et les importations d’armes. Les drames successifs montrent cependant les limites d’une politique qui doit également composer avec un stock considérable d’armes déjà en circulation, qu’elles soient enregistrées ou clandestines.
Un chiffre qui résiste au temps
Le « 10 millions » n’est donc pas une invention médiatique récente. C’est une estimation sérieuse, mais vieille de presque une décennie, qui sert de point de référence faute de données plus fraîches. Il illustre un paradoxe thaïlandais : des lois relativement rigoureuses coexistent avec un volume d’armes exceptionnel pour la région, un marché noir actif et une culture qui normalise en partie la possession d’armes.
Les fusillades de masse restent beaucoup moins fréquentes qu’aux États-Unis. Mais plusieurs drames récents — la crèche de Nong Bua Lamphu en 2022, le centre commercial Siam Paragon en 2023 et les fusillades dans des établissements scolaires en 2026 — ont régulièrement relancé le débat sur l’accès aux armes.
Le chiffre de 10 millions n’explique évidemment pas, à lui seul, les tragédies. Il mesure autre chose : l’ampleur exceptionnelle, à l’échelle régionale, du stock d’armes à feu détenues par des civils en Thaïlande.
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