
Comprendre les Coréens en scrutant leurs assiettes, une chronique culinaire de François Guilbert.
Écrivaine coréenne, Kim Jiyun (ou Ji-yoon), est une très fine observatrice de la société contemporaine de la péninsule. En prenant prétexte de dépeindre une restauratrice senior ayant pris pour habitude de glisser dans ses paniers-repas (doshirak) des messages de vie encourageants, la trentenaire de Séoul a su dresser avec ce deuxième romain les portraits touchants de personnages malmenés par la vie (accidentés de la route, artiste alcoolique, cancéreux, enfants affamés, escroqués, fille-mère à la rue abandonnant un bébé, orpheline, SDF, stérilité après des manipulations dangereuses sur le lieu de travail…) ou ayant fait des choix aujourd’hui encore socialement contestés (ex. épouse assumée sans enfant (Dink)).
Un récit remplit d’émotions au cours duquel surgit, quand on s’y attend le moins, une main secourant ou un bref et percutant mot de soutien. Kim Jiyun sait déceler le beau, même dans les circonstances les plus dramatiques.
Le roman évoque avec finesse les travers sociaux de la 13e puissance économique mondiale
La cuisine délicate et attentionnée de l’héroïne, propriétaire de l’échoppe Manna Doshirak à Séoul y aide au travers de ses multiples plats proposés à emporter ou à consommer sur place. Tout est vendu et distribué avec amour. Chacun sur le plateau a ses vertus réconfortantes, de la boisson traditionnelle au riz malté (sikhye), du thé de yuzu à la soupe d’os de bœuf mijotée au feu pendant des heures (gomtang), en passant par les tendres gâteaux de riz (garaetteok, tteokbokki), la soupe d’algues aux œufs d’oursin, des udons au kimchi, le kimbap, les nouilles de patate douce sautées aux légumes et boeuf (japchae) ou encore la confiserie à base de miel yakgwa.
L’eau à la bouche
La narratrice sait nous mettre l’eau à la bouche. Malheureusement, elle ne donne à ses lecteurs aucune recette pour réaliser eux-mêmes toutes ces nourritures emblématiques. Tout au plus, le cours du récit détaille les ingrédients à employer et quelques moments de montage et de cuisson. Kim Jiyun n’en est pas moins convaincue que partager un repas avec quelqu’un, c’est faire partie de sa famille.
Pour ses clients, Gumnam a manifestement le don d’additionner ingrédients assemblés avec dévotion et quantités généreuses
Sa vie est aussi épicée que sa cuisine. Elle la mène tambour battant depuis des décennies et parfois jusqu’à l’épuisement. Mais, elle ne l’empêche pas d’être lucide sur son environnement urbain, de s’interroger sur la jeunesse, les années qui passent, le statut de la femme, de la mère, l’émergence des mamillenials et des grandfluenceuses. Croyant en la magie de l’alimentation, elle est une femme de son temps qui n’hésite pas à montrer ce qu’elle mange et fait pour se divertir dans une société aussi hyperconnectée (bio pro, vlog) que demeurée genrée.
Une philosophie de vie et de belles émotions se dégagent au fil des pages du manuscrit. Son mantra est simple : « une vie, c’est déjà trop peu de temps pour s’aimer, c’est aussi trop court pour faire et manger tout ce l’on veut. Alors, n’hésitons pas, croquons là immédiatement à pleines dents ! » Ne cherchons surtout pas à vivre la vie d’un autre, fusse celle d’un être aimé voire vénéré.
Si de-ci, delà transparaît une certaine fascination culturelle pour les États-Unis, à contre courant de bon nombre de ses concitoyens, Kim Jiyun se refuse à croire qu’une existence est prédéterminée par le prénom de naissance d’un individu ou le métier par le rituel divinatoire au cours duquel l’enfant fêtant ses un an choisit un des objets présentés à son attention sur une table devant lui (doljabi). Avec ce plaisant roman grand public, reprenons le slogan employé par la restauratrice quand ses clients quittent son établissement, et énoncé en anglais : « See you again ». Revenez-nous vite Mme Kim Jiyun avec un troisième ouvrage, car celui-ci, comme votre précédent, La Petite Échoppe des jours heureux, est fort réussi.
Kim Jiyun : Les petits plats de notre grand-mère, Nami, 2026, 302 p, 20,90 €
François Guilbert
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